L’abandon, fin janvier, du projet de fusion entre le géant italien de la construction navale Fincantieri et son concurrent français Chantiers de l’Atlantique pourrait procurer aux experts une forte impression de déjà-vu.

Qu’il soit question de construction navale, de médias ou de lait, il semblerait que toutes les alliances entre la France et l’Italie soient vouées à suivre le même chemin : inspirer l’animosité puis, si elles n’échouent pas, ne subsister qu’à grand-peine.

Les réactions à l’abandon du projet, annoncé le 27 janvier après trois années de pourparlers, n’ont pas manqué de réveiller quelques ardeurs nationalistes.

Le sénateur italien Adolfo Urso, membre du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia [Frères d’Italie] et ancien vice-ministre chargé du Commerce, a notamment déploré dans un tweet que la fusion se soit achevée dans la “soumission”, confirmant ainsi que l’Italie est en quelque sorte une “colonie de Paris”.

Les gouvernements français et italien ont pour leur part imputé l’échec des négociations à l’incertitude économique née de la pandémie. Mais force est de constater que le projet suscitait depuis quelque temps une opposition croissante chez les parlementaires et les syndicalistes français, et le fait que les deux entreprises aient connu de bons résultats ces derniers temps jette le doute sur l’explication officielle.

Depuis plusieurs mois, Paris et Rome militent ardemment pour l’assouplissement des règles de concurrence au sein de l’Union européenne (UE) afin d’ouvrir la voie à la création de “champions” européens. La Commission espère que ceux-ci aideront les acteurs régionaux à gagner en influence sur le marché mondial. Mais face aux implications économiques de telles entités – le transfert d’emplois d’un pays à l’autre, par exemple –, les projets régionaux ont parfois été délaissés au profit des entreprises nationales.

“Si elles ne s’unissent pas, les entreprises seront plus faibles”

L’Italie et la France, tout comme d’autres membres de l’UE, ont en réalité renforcé leurs dispositifs de lutte contre les rachats d’entreprise, et Rome a désormais ses voisins européens dans le viseur. L’an dernier, la commission parlementaire sur la sécurité nationale a d’ailleurs exprimé des craintes face à “la présence croissante et organisée d’acteurs économiques et financiers d’origine française” dans l’économie italienne, notamment dans le secteur des services financiers.

Pourtant, selon certains experts, l’incapacité des entreprises françaises et italiennes à s’associer pourrait nuire, à long terme, aux économies des deux pays en les privant de la possibilité d’exploiter les forces de l’autre.

“Si elles ne s’unissent pas maintenant dans les domaines où les bénéfices seraient mutuels, les entreprises finiront par être encore plus faibles à l’échelle mondiale dans les années à venir”, explique Alessandro Aresu, analyste géopolitique pour la revue italienne Limes.

Des signes de défiance réciproque sont apparus très tôt dans le processus de négociation de la fusion entre Chantiers de l’Atlantique et Fincantieri. En 2017, au cours du débat télévisé de l’entre-deux-tours, Marine Le Pen a ainsi accusé son adversaire, Emmanuel Macron, ancien ministre de l’Économie, d’avoir “vendu [Chantiers de l’Atlantique] aux Italiens”.

À peine élu, Emmanuel Macron a temporairement nationalisé l’entreprise française afin d’éviter son rachat par l’Italie. Mais quelques mois plus tard, il a convenu avec le chef du gouvernement italien de l’époque, Paolo Gentiloni, de fusionner leurs deux entreprises pour créer un “champion mondial de la construction navale”.

Certains experts ont alors commencé à s’inquiéter que l’accord ne respecte pas les règles de l’UE en matière de fusion d’entreprises, car il aurait laissé le groupe franco-italien avec un seul concurrent européen : l’allemand Meyer Werft.

Par ailleurs, certains sénateurs français se sont vivement opposés à l’alliance, sous la houlette de l’élue de centre droit Sophie Primas, qui, ayant perdu confiance en Fincantieri, a prié Paris à plusieurs reprises d’abandonner les négociations.

Mais il n’y a pas que le secteur naval qui connaît ces tensions.

EDF, Lactalis et LVMH à l’attaque

Le secteur alimentaire est lui aussi le théâtre de fortes rivalités transalpines. Lorsque le groupe français Lactalis a lancé en 2011 une offre publique d’achat (OPA) sur Parmalat, une entreprise italienne en difficulté spécialisée dans les produits laitiers, Rome a réagi avec fermeté. Le Premier ministre Silvio Berlusconi avait alors adopté un décret antirachat destiné à protéger les entreprises des secteurs stratégiques.

À cette époque, un nombre croissant d’investisseurs français procédaient en effet à des achats massifs de groupes italiens. EDF était notamment en train de prendre la main sur le fournisseur italien d’énergie Edison, tandis que la célèbre marque de luxe Bulgari venait d’être rachetée par LVMH.

Si le décret a réussi à retarder le rachat de Parmalat afin de laisser le temps à Rome de chercher un repreneur italien, il n’a cependant pas réussi à le stopper complètement. Le plan de sauvetage de Berlusconi a échoué, et le géant français du secteur laitier a finalement mis la main sur Parmalat.

Quelques mois avant la finalisation du rachat, le Premier ministre italien espérait encore trouver un consortium national prêt à sauver l’entreprise.

Vivendi cible Mediaset

Autre coup dur porté aux relations économiques entre les deux voisins : la tentative de rachat du groupe italien Mediaset par le français Vivendi.

En 2016, Vincent Bolloré, le patron de Vivendi, a lancé une OPA hostile sur Mediaset, société fondée et détenue par Silvio Berlusconi. Mais quelques mois plus tard, l’Agcom, l’autorité italienne de régulation des télécommunications, a suspendu la transaction en invoquant une loi italienne qui interdit à un investisseur unique de générer plus de 40 % des recettes du secteur.

L’an dernier, la Cour de justice de l’Union européenne a cependant cassé cette décision, concluant que la loi en question constituait une entrave à la liberté d’établissement des entreprises garantie par l’UE.

“Protéger Mediaset de l’avidité étrangère”

Dans le même temps, l’Italie a adopté de nouvelles réglementations pour protéger Mediaset d’un rachat français. La bataille juridique est donc loin d’être terminée.

Dans son pays, Mediaset dispose désormais de soutiens sur toute l’étendue du spectre politique. Les nouvelles mesures, qui devraient être suffisamment contraignantes pour barrer une seconde fois la route à Vivendi, ont été largement défendues au Parlement, y compris par les populistes du Mouvement 5 étoiles et le Parti démocrate (centre gauche), adversaires de longue date de Silvio Berlusconi.

Pour Roberto Fico, député du Mouvement 5 étoiles :

Mediaset est une entreprise italienne, et nous devons la protéger de l’avidité étrangère.”

Giorgio Leali