La France

quatre clés pour un jugement d’exception

La cicatrice est encore profonde. Le souvenir, douloureux et vivant. Ce 8 septembre restera dans les mémoires comme le début du procès pour les attentats commis le 13 novembre 2015. Pendant neuf mois et devant quatorze prévenus, les victimes raconteront leur version de cette nuit d’horreur, partageant des conséquences personnelles mêlées de peur. collectif. Nous expliquons en quatre points ce qui s’est passé à cette date et ce que ce processus signifie pour la France.

A partir de ce mercredi 8 septembre s’ouvrira à Paris un procès ‘XXL’, la plus grande audience pénale jamais tenue en France. Sous le nom de V13 -pour le vendredi 13 novembre-, magistrats et victimes se retrouveront devant les présumés responsables des attentats les plus meurtriers de l’histoire du pays.

  • Que s’est-il passé ce 13 novembre 2015 ?

Il était 21h20 lorsque la normalité a quitté la capitale française ce vendredi 13 novembre 2015. Un kamikaze a activé sa ceinture d’explosifs près du Stade de France, où se jouait un match amical entre la France et l’Allemagne, en présence du président de l’époque François. Hollande. Au total, il y a eu trois explosions, qui ont constitué les premiers attentats-suicides de l’histoire nationale.

Presque simultanément à ces attentats, deux commandos de trois hommes ont mitraillé les terrasses de plusieurs cafés des 10e et 11e arrondissements, en plein cœur de Paris. Alors qu’ils tiraient sur des personnes profitant de leur vendredi soir, les terroristes ont crié « Allahu Akbar » (« Allah est grand ») et « c’est pour la Syrie ». Au total, il y a eu plus de 400 coups de fusil Kalachnikov.

Le personnel des services de secours travaille à l'extérieur du restaurant Le Carillon après la fusillade à Paris le 13 novembre 2015.
Le personnel des services de secours travaille à l’extérieur du restaurant Le Carillon après la fusillade à Paris le 13 novembre 2015. © Philippe Wojazer / Reuters

L’attaque la plus longue et la plus meurtrière de la nuit a eu lieu dans la salle de spectacle du Bataclan, lors du concert du groupe de rock Eagles of Death Metal.

Certains téléspectateurs ont d’abord pensé que les plans étaient des pétards, dans le cadre de la performance. Cependant, le doute n’a pas duré longtemps. Deux individus tiraient à un rythme effréné dans la foule, dans le but de tuer le plus de personnes possible.

L’un des assaillants a finalement été tué par deux policiers de la Cellule anti-criminalité (BAC), les premiers arrivés sur les lieux. Les deux autres terroristes, au sol avec plusieurs dizaines d’otages, ont été tués vers 0h30.

Avec huit attaques en une seule nuit, 130 personnes sont mortes au total. A ce décompte douloureux, s’ajoutent plusieurs centaines de blessés, de familles brisées et de proches traumatisés.

  • Pourquoi le procès sera-t-il historique ?

C’est l’adjectif le plus couramment utilisé pour désigner ce processus, et pour cause. Six ans après le drame, la logistique et la préparation nécessaires à son développement ont été titanesques. Un procès de cette ampleur est un défi sans précédent pour la justice, surtout en période de pandémie.

Ainsi, pour accueillir les 20 prévenus, les près de 1 800 personnes qui se sont constituées parties civiles, les plus de 300 avocats et des centaines de journalistes accrédités, un tribunal spécial de première instance a été expressément aménagé dans l’ancien palais de justice de Paris.

Une salle spéciale accueillera ce mercredi le procès pour les attentats terroristes du 13 novembre 2015 à Paris et Saint Denis, qui ont fait 130 morts et plus de 400 blessés.
Une salle spéciale accueillera ce mercredi le procès pour les attentats terroristes du 13 novembre 2015 à Paris et Saint Denis, qui ont fait 130 morts et plus de 400 blessés. © Thomas COEX / AFP

Les mesures de sécurité seront également à la hauteur de l’agitation subie par la nation durant cette nuit. Un large périmètre sera établi pour protéger le Palais de Justice, situé au cœur de Paris.

Comme l’exige la loi en France, il n’y aura pas d’images publiques du procès. Cependant, le parquet national antiterroriste a demandé qu’il soit filmé dans son intégralité dans le cadre des archives audiovisuelles de la justice. Chose qui s’est déjà produite il y a un an avec le processus de l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015, tout comme les procès de Klaus Barbie à l’époque, et pour le génocide au Rwanda.

Le procès sera enregistré dans son intégralité dans le cadre des archives audiovisuelles de la justice.
Le procès sera enregistré dans son intégralité dans le cadre des archives audiovisuelles de la justice. © Thomas COEX / AFP

Ce procès sera également historique pour le gigantesque travail d’investigation et d’investigation mené depuis plus de cinq ans par les experts policiers et judiciaires. Cette tâche colossale a permis de reconstituer une grande partie de la logistique des attentats, de la route des commandos à travers l’Europe à leurs cachettes louées en Belgique et près de Paris.

C’est aussi la première fois dans l’histoire de la justice qu’autant de greffiers, d’avocats et de journalistes demandent déjà un soutien psychologique. Pour cette raison, une cellule psychologique a été créée avec 12 professionnels qui assureront cet accompagnement pendant les neuf mois de l’audition.

  • Qui sont les accusés ?

Ils sont français, belges, algériens, suédois ou pakistanais, et la plupart d’entre eux sont inconnus du public. Responsables logistiques, coursiers, intermédiaires… Dès mercredi, vingt prévenus seront jugés pour divers degrés d’implication dans les attentats.

Sur le banc des accusés, surnommé « l’ennemi public numéro un » depuis le lendemain des attentats, Salah Abdeslam retiendra sûrement toute l’attention. Il est le seul survivant des commandos qui ont semé la terreur dans la capitale.

Très discret depuis son interpellation en mars 2016, le Franco-Marocain de 31 ans a déjà déclaré aux juges de Bruxelles – où il a été jugé pour avoir tiré sur des policiers avant son interpellation – qu’il ne faisait confiance qu’à son Dieu, Allah, et que c’est pourquoi il ne croyait pas à la justice des hommes. En conséquence, le procès pourrait s’avérer décevant pour les victimes, les accusés n’exprimant peut-être aucun regret ni aucune excuse.

Aux côtés du prisonnier le plus surveillé de France, treize hommes âgés de 27 à 40 ans comparaîtront devant le Tribunal spécial d’audience de Paris. Dix sur le banc, et trois, faisant face à des charges moindres, seront libérés sous contrôle judiciaire. Six autres seront jugés par contumace.

Il y aura par exemple Mohamed Abrini. Ce belgo-marocain de 36 ans sera jugé pour avoir accompagné les commandos le 13 novembre en région parisienne et avoir participé à leur financement et à la fourniture de leurs armes.

Sofien Ayari, le complice présumé de Salah Abdeslam, lors de la deuxième journée du procès devant le tribunal de Bruxelles, le 8 février 2018.
Sofien Ayari, le complice présumé de Salah Abdeslam, lors de la deuxième journée du procès devant le tribunal de Bruxelles, le 8 février 2018. AFP – DIDIER LEBRUN

Sera également présent sur le banc Sofien Ayari, un Tunisien de 28 ans. Son ADN a été retrouvé dans plusieurs cachettes utilisées dans la préparation des attentats et il a déjà été condamné à 20 ans de prison en Belgique pour avoir tiré sur un policier.

Douze des vingt prévenus encourent une peine d’emprisonnement à perpétuité.

  • Qu’attend-on de ce procès ?

Ces attentats ont marqué durablement la France. Ce mercredi, et pour les prochains mois, les Français vont revivre une nuit d’enfer. Mais pour les victimes, il est important de faire face à cette épreuve du processus judiciaire. Des victimes aux blessures visibles, voire invisibles, qui ont entamé il y a plus de cinq ans un très long processus de reconstruction.

Pour eux, il est essentiel que justice soit faite et que les coupables soient punis, aboutissement de ce processus. Avec l’espoir pour beaucoup que des peines sévères soient prononcées comme ce fut le cas lors du procès des attentats contre le magazine satirique Charlie Hebdo en 2015.

« Chacun a ses propres attentes, mais nous savons que c’est une étape importante pour nos vies ultérieures », a déclaré Arthur Dénouveaux, rescapé du Bataclan et président de l’association Life for Paris. Chacun a en tête que le rôle de la justice est d’établir la vérité et de condamner les coupables. A partir du moment où elle remplit ce rôle, elle contribue au travail de reconstruction et de résilience des victimes.

Les circonstances ont décidé que le procès des attentats du 13 novembre s'ouvrirait à Paris la même semaine que le 20e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.
Les circonstances ont décidé que le procès des attentats du 13 novembre s’ouvrirait à Paris la même semaine que le 20e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. © DOMINIQUE FAGET / AFP

Un autre défi de ce procès sera aussi pour le tribunal de comprendre comment ces attentats ont été organisés. Les services de renseignement ont-ils échoué ? Le public devrait au moins pointer certains dysfonctionnements des services européens dans la surveillance d’Abdelhamid Abaaoud qui, étant un objectif prioritaire, est passé sous tous les radars. Alors qu’on le croyait en Syrie, il mitraillait des terrasses à Paris dans la nuit du 13 novembre.

Le procès pourrait également permettre de mieux comprendre la genèse de ces attaques. Comment des criminels de France et de Belgique se sont-ils impliqués dans une radicalisation meurtrière orchestrée par l’État islamique ?

Le verdict est attendu d’ici la fin mai 2022. Il ne sera facile pour aucune des victimes de revivre le traumatisme de cette nuit où elles ont échappé à la mort, ont été blessées ou ont perdu un enfant, un membre de leur famille ou des amis.

Avec l’AFP, Reuters, EFE et les médias locaux