La France

six ans plus tard, personne ne les a oubliés (2/2)

Bart est le gérant du ‘bistrot’ La Belle Équipe, Jean-Baptiste est professeur d’histoire à Paris et Nicolas est agent immobilier, habitant du Bataclan. Tous ont connu les attentats de la capitale et de Saint-Denis. Dans le cadre des témoignages à France 24, ils ont accepté de nous raconter comment ces actes ont marqué leur vie et comment ils ont décidé de passer à autre chose.

Le 13 novembre 2015, Paris a été secoué par des attentats djihadistes qui ont fait 130 morts et 350 blessés devant le Stade de France, sur les terrasses de la capitale et dans la salle de concert du Bataclan, située dans le 11e arrondissement.

Six ans plus tard, à partir de ce 8 septembre et pendant près de neuf mois, la justice va plonger dans l’horreur de ces attentats, les plus meurtriers perpétrés sur le sol français après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Si la nuit du 13 novembre a marqué la vie des nombreux blessés et des familles des victimes, les attentats ont également marqué les Parisiens que nous rencontrons, qui nous racontent comment ils ont évolué dans leur vie.

  • Bart, gérant du restaurant/’bistrot’ La Belle Équipe : « Ce n’est pas un tombeau (…) c’est un café, un endroit où l’on vient s’amuser »
La terrasse de La Belle Équipe, dans le 11e arrondissement de Paris, le 1er septembre 2021.
La terrasse de La Belle Équipe, dans le 11e arrondissement de Paris, le 1er septembre 2021. ©France24

Bart a 32 ans. Il avait 26 ans lorsqu’il a perdu ses compagnons et amis dans l’attentat de La Belle Équipe, où il travaillait dans la nuit du 13 novembre. La terrasse de cette brasserie cosy du 11e arrondissement de Paris a été la cible des terroristes, qui ont tué 20 personnes sur le coup. La Belle Équipe était le lieu où le plus de morts ont été enregistrés, après le Bataclan. « On a tendance à l’oublier », explique Bart, qui a repris le restaurant il y a deux ans. Cependant, il ne veut pas revenir sur le sujet de ce qui s’est passé cette nuit-là.

Avec le propriétaire du « bistro », Grégory Reibenberg, qui a perdu sa femme Djamila dans la fusillade, Bart et d’autres ont rejoint la partie civile du procès du 8 septembre. Un événement attendu. « Je serai là, je le fais pour eux, pour Grégory et pour représenter La Belle Équipe. Mais après le procès je veux tirer un trait. Je vivrai avec toute ma vie, mais du point de vue du public , je ne donnerai plus d’interviews », explique. Il n’attend pas grand-chose de la justice : « Salah Abdeslam est un homme silencieux, il n’a rien dit depuis le début et je doute qu’il dise quoi que ce soit au procès ».

Après l’attentat du 13 novembre, Bart a eu du mal à revenir à La Belle Équipe. C’était avant la rénovation du restaurant. En 2016, Reibenberg redessine le lieu, le bar change de place, acquiert de nouvelles couleurs, les repères ne sont plus les mêmes. « La Belle Équipe renaît de ses cendres ». Des années plus tard, Bart, « très attaché », est le seul de l’ancienne équipe de travail. « Parfois, les gens s’étonnent que je travaille ici après ce que j’ai vécu. Mais cet endroit est toujours un lieu de vie », répète-t-il.

Au mur, une fresque de coquelicots est discrètement accompagnée des noms de tous ceux qui ont perdu la vie ici, précise le réalisateur. Cependant, dans son travail quotidien, il évite de penser au 13 novembre. « J’ai créé une barrière. »

Aussi, il s’énerve quand les gens viennent mettre des fleurs. « Je sais que c’est une façon de nous montrer son amour, mais ce n’est pas un cimetière, ce n’est pas une tombe. C’est un café, un endroit où les gens viennent s’amuser. C’est pourquoi ils nous ont tiré dessus. Et si il se convertit dans un lieu où les gens viennent réfléchir, ceux qui l’ont fait auront gagné. Alors non. »

« La vie a continué encore plus belle. Nous avons même eu encore plus de monde », dit Bart. Six ans plus tard, à la tête de l’entreprise, il forme une nouvelle génération de serveurs à La Belle Équipe. « Je ne veux pas qu’on me rappelle constamment qu’il s’agissait d’un site d’attaques terroristes. »

  • Jean-Baptiste, professeur d’histoire à Paris : « La démarche va nourrir le travail de mémoire des historiens et des chercheurs »
Jean-Baptiste, professeur d'histoire dans un institut privé à Paris.
Jean-Baptiste, professeur d’histoire dans un institut privé à Paris. © DR / Jean-Baptiste

Fan de football, Jean-Baptiste regardait la télévision dans la nuit du 13 novembre 2015. Ce professeur d’histoire dans un institut privé parisien et l’enseignement supérieur, regardait le match France-Allemagne avec son beau-frère, dans un appartement situé à la Porte de Champerret, dans le 17ème arrondissement de la capitale.

Six ans après la tragédie, il continue de se souvenir de cette nuit de cauchemar minute par minute. « Quand j’ai vu la situation retransmise en direct sur Twitter, j’ai tout de suite pensé à certains de mes élèves qui se trouvaient sur la place devant le Stade de France. » Puis il découvre, comme tout le monde, la tragédie du Bataclan. Cette nuit-là, il se coucha à trois heures du matin.

Le week-end passa. Puis vint le lundi et le moment d’expliquer l’inexplicable aux élèves. « En tant qu’enseignant, vous vous trouvez dans une situation schizophrénique dans laquelle vous devez gérer vos propres émotions et, en même temps, revoir les événements de la manière la plus objective possible, en les contextualisant. »

La tâche est complexe. « Le système éducatif national nous a abandonnés. Les autres enseignants, dont beaucoup consternés, se sont également appuyés sur les professeurs d’histoire pour expliquer les événements. Le terrorisme fait partie des choses que nous enseignons. Nous avons fait le travail et mis les événements en perspective. Mais l’exercice est lourd. Aujourd’hui, l’enseignant reçoit de nombreux messages d’anciens élèves et d’élèves qui veulent aussi comprendre. Le malentendu est immense. Tout au long de cette période, « nous avons répondu à une attente sociale. Trop peut-être. Au fil du temps, le sujet occupait toutes ses pensées, devenait obsessionnel, oppressant. « J’y pensais tout le temps. »

Il faut dire que le drame l’a touché de près : un de ses amis, présent au concert des Eagles of Death Metal, est un rescapé des attentats du Bataclan. Avec un autre historien, ils ont décidé d’écrire un livre sur l’histoire de leur ami. « La première commémoration et la publication du livre m’ont fait du bien, m’ont permis de digérer l’information et d’avancer.

Mais le 16 octobre 2020, l’horreur s’est répétée. « Le meurtre de Samuel Paty a brutalement refait surface dans la mémoire de Charlie et du 13 novembre. Je suis tombé sur cette nouvelle histoire en face. En tant que professeur d’histoire, vous pensez que cela aurait pu être vous. » Peur? « Non, mais nous savons que nous devons rester très attentifs aux réponses que nous donnons aux étudiants sur la laïcité. » Cependant, il reste une nuisance avec le système éducatif national. « Parce que là aussi on se retrouve tout seul. »

Aujourd’hui, l’enseignant de 42 ans poursuit sa mission éducative. Mais de plus en plus de questions se posent sur l’avenir du monde. D’autant plus qu’il est devenu père d’une fille en 2018.

Ses attentes sont désormais tournées vers le procès. « Il est important que justice soit rendue, peu importe le temps que cela prendra, pour que les victimes et leurs familles soient entendues (…) et puissent passer à autre chose. Ce qui ressort de ce procès historique est aussi très important car il nourrira le travail de mémoire des historiens et des chercheurs pour les années à venir et alimentera bientôt les livres d’histoire. »

  • Nicolas, agent immobilier du 11e : « Les coupables ne pourront jamais rendre toutes les vies qu’ils ont prises »
Nicolas, directeur de plusieurs agences immobilières dans le 11e arrondissement de Paris et ancien voisin de la salle Bataclan.
Nicolas, directeur de plusieurs agences immobilières dans le 11e arrondissement de Paris et ancien voisin de la salle Bataclan. © DR / Nicolas

Il venait de fêter la veille ses 33 ans, en grande pompe, avec des amis. Ainsi, dans la nuit du 13 novembre, Nicolas a préféré rester calme à la maison, à regarder le match avec sa femme, son bébé et certains de ses compagnons.

Cet agent immobilier qui a ouvert plusieurs agences, dont une à côté du Bataclan, habite également à deux pâtés de maisons. « Pendant le match, j’ai entendu une explosion. Je me souviens d’Evra levant la tête au Stade de France. Je connais les stades car j’y suis depuis longtemps. Je me suis dit que ce bruit n’était pas normal. » Rapidement, le téléphone sonne, les amis s’inquiètent car ils savent que Nicolas habite à 200 mètres de l’endroit où des centaines de spectateurs sont retenus en otage.

« Nous avons changé de chaîne et nous sommes restés scotchés à la télévision pendant plusieurs heures. Dehors, par la fenêtre, nous avons entendu des coups de feu et des grenades lorsque la police est entrée dans le Bataclan. Mes amis sont restés à la maison pour dormir.

« Nous ne sortons pas de la maison pendant trois jours, ou seulement pour le strict minimum et en étant prudent, rappelle Nicolas. Au travail, pendant quinze jours, c’était la tranquillité absolue. « Les gens du quartier ont été choqués. Le district 11 a été la cible de deux attaques en moins d’un an. Les attentats de Charlie Hebdo ont eu lieu à 300 mètres quelques mois plus tôt. »

Stèle avec les noms des victimes du Bataclan, devant le théâtre attaqué par des terroristes le 13 novembre 2015, dans une image du 1er septembre 2021.
Stèle avec les noms des victimes du Bataclan, devant le théâtre attaqué par des terroristes le 13 novembre 2015, dans une image du 1er septembre 2021. ©France24

Nicolas s’attendait à ce que le marché immobilier souffre, mais une seule vente a été annulée. « Les acheteurs, anglais, ont dû signer une promesse de donner un appartement à leur fille et ils ont eu peur. » Au contraire, dans le quartier, « les gens ne voulaient pas arrêter de vivre », observe l’agent. « Je pense que je n’ai jamais vu les tribunes aussi pleines qu’après ces attentats, même si ce n’était pas recommandé. Le district 11 a la réputation d’être un quartier de fête, de s’amuser, et ces attentats visaient la musique, les fêtes, les artistes. .. C’est comme si les gens ici voulaient montrer qu’ils ne voulaient pas être impressionnés. « 

Il y a un an, Nicolas a décidé de déménager, même s’il continue de travailler à proximité et s’arrête régulièrement au Bataclan. « Il y a un monument et des fleurs. J’ai toujours une pensée pour les morts et les blessés. Mais je n’attends rien du procès », avoue-t-il. « Malheureusement, le mal est déjà fait, les coupables ne pourront jamais rendre toutes les vies qu’ils ont prises. Pour moi, cela ne suffit pas, mais nous ne pouvons pas faire autrement. »

Cet article a été adapté de son original en français.