Mike Winkelmann ne s’était jamais considéré comme un artiste. C’était avant qu’une vente ne lui rapporte 3,5 millions de dollars [2,94 millions d’euros] en seulement un week-end. En décembre, il a mis aux enchères plusieurs éditions de trois œuvres numériques, chacune vendue 969 dollars, ainsi que 21 œuvres uniques, dont la plupart ont été achetées près de 100 000 dollars pièce. Ce n’était que la deuxième fois qu’il mettait en vente ses œuvres.

L’artiste numérique, connu sous le nom de Beeple, réalise un dessin par jour depuis treize ans. Il a d’abord dessiné avec un stylo et du papier, avant d’utiliser majoritairement des logiciels comme Cinema 4D. Jeudi 25 février, Christie’s a ouvert des enchères d’une durée de deux semaines pour un composite des 5 000 premiers dessins de l’artiste : Everydays – The First 5000 Days. C’est la première fois que la maison d’enchères propose une œuvre entièrement numérique. C’est aussi la première fois qu’elle acceptera des paiements en cryptomonnaie, en l’occurrence l’ether.

Beeple vend ses œuvres en tant que NFT, ou jetons non fongibles [la traduction de “non-fungible tokens”, voir encadré ci-dessous] : des œuvres d’art numériques authentifiées grâce à la technologie blockchain [signifiant “chaîne de blocs”, la blockchain désigne le protocole informatique réputé infalsifiable sur lequel reposent notamment les cryptomonnaies comme le bitcoin].

Un NFT peut prendre diverses formes. Beeple utilise généralement une image ou un fichier vidéo, parfois associé à un objet physique et authentifié grâce à sa signature numérique encryptée sur une blockchain. Les NFT sont une solution technologique répondant aux besoins du monde de l’art en matière d’authentification et de provenance dans un univers de plus en plus numérique : ils permettent de lier un fichier numérique à son créateur. Ce qui rend les œuvres d’art numériques infalsifiables et, donc, vendables.

Un marché en pleine explosion

Le marché spéculatif autour des NFT a explosé ces douze derniers mois et ne cesse de croître. D’après le NFT Yearly Report 2020, publié par l’Atelier BNP Paribas [une division de la banque française consacrée à la prospective] et NonFungible.com, la valeur de ce marché a triplé en 2020 et dépasse aujourd’hui les 250 millions de dollars. Les mêmes investisseurs qui spéculent sur les cryptomonnaies échangent à présent un nombre croissant de NFT sur des sites tels que MakersPlace (partenaire de Christie’s pour les enchères des œuvres de Beeple), SuperRare ou Rarible.

On peut y acheter des mèmes et des œuvres graphiques autant que des œuvres d’art comme celles de Beeple, brouillant un peu plus la limite entre ces catégories.

Si c’est la première fois que Christie’s organise la vente d’une œuvre entièrement numérique, le monde de l’art, lui, n’en est pas à son coup d’essai. Pour rappel, n’importe qui peut bien scotcher une banane sur un mur, cela ne suffit pas à en faire Le Comédien de Maurizio Cattelan. De la même manière, il serait peut-être facile de créer une copie numérique de l’Everydays – The First 5000 Days de Beeple, mais même si le fichier numérique était parfaitement identique à l’original, ce dernier se distinguerait toujours grâce à sa signature numérique encryptée sur une blockchain.

Repéré par Louis Vuitton

Les NFT permettent donc de collectionner des œuvres d’art numériques de la même manière que des tableaux, des sculptures ou des œuvres conceptuelles.

“Je ne connais rien au monde de l’art traditionnel”, reconnaît Beeple, un diplômé en informatique qui n’a commencé à s’intéresser aux NFT qu’en octobre dernier. Alors qu’il n’était qu’un débutant dans le monde des beaux-arts et du crypto-art, son projet Everydays, lancé il y a treize ans, a rencontré un grand succès sur Internet. Il a séduit une foule d’admirateurs (dont près de deux millions d’abonnés sur Instagram et 200 000 sur Twitter) avec son esthétique apocalyptique et distordue. Il a même reçu des commandes de marques comme Louis Vuitton, dont la collection Printemps 2019 reprenait certaines de ses images.

Un art qui plaît aux spéculateurs

Beeple produit des œuvres culottées et insolentes, semblables à des satires politiques existant dans un jeu vidéo dystopique. On y trouve des responsables politiques comme Donald Trump, Kim Jong-un ou Hillary Clinton (souvent nus, avec des corps mutants de robots) aussi bien que des personnages comme Buzz l’Éclair, Mickey ou Pikachu.

Depuis qu’il a décidé de faire un dessin par jour, Winkelmann s’inspire souvent de l’actualité, métabolisant instantanément la culture Internet en commentaire visuel. Son style parle le langage de spéculateurs bercés aux mèmes Internet [c’est-à-dire des images, textes ou sons détournés de façon parodique, qui deviennent récurrentes sur Internet et les réseaux] dont bon nombre ont fait fortune en misant sur les technologies et les cryptomonnaies.

Après avoir sorti une première livraison de NFT en octobre, Mike Winkelmann décide de passer par le site Nifty Gateway pour organiser une vente. En moins de cinq minutes, il bat tous les records pour une œuvre numérique. De nombreux acheteurs revendent immédiatement ses œuvres avec une plus-value, multipliant leur investissement initial en l’espace de quelques minutes. Aujourd’hui, bon nombre de ces œuvres se vendent à plus de 1000 % de leur prix originel.

“Ça a été un vrai choc de voir les sommes que les gens étaient prêts à payer”, reconnaît Noah Davis, spécialiste de l’art contemporain et d’après-guerre chez Christie’s.

“Possible changement de paradigme”

“Nous sommes à la veille d’un possible changement de paradigme”, poursuit-il, voyant dans le récent essor des cryptomonnaies et l’affaire GameStop – la révolte des investisseurs particuliers contre Wall Street – des preuves que les marchés financiers sont en train de changer.

Dans son studio, Beeple travaille entouré de deux immenses écrans de télé allumés en permanence, l’un branché sur Fox, l’autre sur CNN, les deux en mode silencieux. Il y a aussi un canapé en cuir et une épaisse moquette beige.

La revanche des artistes ?

Beeple s’est longtemps senti méprisé par le monde de l’art. Et il savoure aujourd’hui sa revanche. Ses œuvres, qu’il décrit lui-même cavalièrement comme “de la merde”, sont soudainement plébiscitées par les maisons d’enchères les plus prestigieuses de la planète. “Le monde de l’art traditionnel se demande : ‘C’est qui ce type ?’, mais j’ai 1,8 million d’abonnés sur Instagram, explique-t-il. La vente chez Christie’s apporte une forme de validation à tout cela.”

Il faut dire que cela change la donne pour toute une génération d’artistes illustrateurs et graphistes qui ont longtemps peiné à vivre de leur travail. Les NFT permettent de contourner les gardiens du temple. “On peut dire que c’est assez ‘punk’ comme démarche, explique Ruth Catlow, chercheuse et conservatrice pour le laboratoire d’art décentralisé de Furtherfield à Londres et éditrice du livre Artists Re : Thinking the Blockchain [inédit en français].

Les sommes colossales que génèrent les NFT nous racontent pourtant une autre histoire. Il est d’ordinaire mal vu pour un collectionneur de revendre immédiatement une œuvre pour le profit. Mais contrairement aux œuvres classiques, les NFT et la blockchain permettant de les authentifier peuvent faire émerger de nouvelles règles. Le contrat de Beeple, par exemple, stipule que l’artiste touchera de l’argent chaque fois que d’autres spéculeront sur son travail – en l’occurrence, il récupérera 10 % sur le produit de chaque vente réalisée sur le marché secondaire (un niveau standard dans le secteur des NFT).

En un sens, les NFT proposent un modèle permettant aux artistes de recevoir une partie de la valeur de leur travail à mesure que celle-ci augmente. “Cela permet aux artistes d’intégrer un type de contrat avec leurs collectionneurs dans leur travail”, résume Catlow.

Faire primer les valeurs

Pour elle, la vente de Beeple chez Christie’s est un “pur spectacle”, “un événement financier” à l’heure où de nombreux artistes migrent vers des plateformes comme Zora ou Foundation et créent des DAO (des “organisations autonomes décentralisées”) qui leur permettent de faire passer les valeurs d’une communauté avant le profit des spéculateurs. “On peut voir ces formes d’art programmées comme une nouvelle façon de créer des relations”, ajoute Catlow.

Les NFT ouvrent également de nouvelles possibilités en termes de partage des profits sur les œuvres d’art. Ainsi l’artiste Sara Ludy a récemment annoncé qu’elle avait déjà négocié une commission de 7 % pour chacun des employés de sa galerie [Bitforms, située à New York] sur les futures ventes de NFT. “Je voulais montrer l’une des nombreuses façons de redistribuer l’argent sur ce nouveau marché”, écrit Ludy dans un e-mail.

Plus fort que Bansky ?

L’accessibilité de ce medium (n’importe qui peut en théorie authentifier un NFT) et son statut d’outsider le rapprochent immanquablement du street art. “Je pense que les deux se ressemblent par leur manière de faire voler en éclats les catégories traditionnelles de l’art contemporain”, explique Davis, de chez Christie’s.

Beeple, lui, ne perd pas de vue les chiffres et note qu’en septembre Christie’s a vendu 21 œuvres de Banksy, soit autant que dans sa première livraison à 3,5 millions de dollars. “Ils n’en ont tiré que 2,9 millions de dollars”, dit-il en accompagnant le chiffre de guillemets et avant d’éclater de rire.

À combien parie-t-il que finiront les enchères en cours chez Christie’s ? “Aucune idée.”

Josie Thaddeus-Johns