C’est une année où un coup on va à l’école, un coup on n’y va pas. Mais où, en général, on n’y va pas. C’est une année où énormément de jeunes se retrouvent ainsi coupés de leurs habitudes, de cette moitié de leur vie quotidienne qui est un devoir mais aussi un lieu, et un espace temporel où tout se passe, ou presque. Car l’école, ce n’est pas seulement une coquille qui accueille de très jeunes êtres, des hormones en ébullition, des devoirs, des interros et des explications. C’est un creuset d’expériences et d’émotions qui ne tient pas compte du programme scolaire.

L’enseignement à distance, c’est se réveiller chez soi, avoir cours chez soi, et ne pas avoir à rentrer chez soi parce qu’on y est déjà. L’école, c’est sortir, choisir de mettre tel pull parce qu’une fille de la classe à côté t’a dit qu’elle aimait bien cette couleur, te faire tremper par une averse, descendre du bus en quatrième vitesse, sentir l’odeur du printemps, ou courir dans le froid en te disant que l’avenir t’appartient. C’est rentrer chez toi l’estomac dans les talons avec un copain, et faire ensemble des plans pour la soirée, ou c’est regarder les autres qui s’amusent pendant que, toi, tu rentres tout seul. Parce qu’il n’y a pas que la joie, l’euphorie, la sensation d’avoir réussi à “être au monde” qui font défaut ; la solitude manque aussi, penser que tu n’iras jamais dans un bar boire une bière avec les copains ou n’importe quel autre être humain d’ailleurs.

L’unicité des journées et des années d’école tient au fait que tu te dis que c’est ça, le monde, que tous ceux qui ne vont plus à l’école sont décrépits. L’unicité de cette phase de la vie, c’est aussi de croire que tu seras pour toujours le plus beau gosse ou le plus boloss, le plus sympa ou le plus naze. Pour toujours. Même s’ils te répètent que ton acné finira bien par partir, tu es persuadé d’être défiguré à vie. Les années d’école sont belles parce que tu conçois des projets pour l’après, même si, au fond, tu te dis qu’il n’y aura pas d’après, que tout est là, et que ce bac que tu vas passer dans huit ans, six mois, cinq ans, deux semaines, n’aura pas lieu en réalité. Personne ne se dit jamais qu’un jour il la quittera pour de bon, l’école. Tu es là, tu passes la moitié de ta journée, la moitié de ta vie à y aller, à y passer le temps, à en revenir. Voilà ce qui manque. Il manque au moins la moitié de la vie, aujourd’hui. Et bien plus encore, si on songe aux conséquences que cette moitié de journée aura sur l’autre moitié.

À l’école, ou dehors, même si on décide de ne pas y aller et d’aller au parc à la place, le temps s’étire et, dans cette longue plage de vie, on vit une foule de choses pour la première fois. L’écrivain Carlo Emilio Gadda parlait de primavoltità [l’ensemble des premières fois] pour décrire tous ces événements uniques qui, quand bien même ils se répéteront des milliers de fois, ne seront plus jamais les mêmes et ne s’effaceront plus jamais de la mémoire.

Si on énumérait les premières fois de chacun, à l’école, la liste serait longue et douloureuse – parce que la mémoire n’est pas juste un écrin précieux, c’est aussi une torture, et il y a une foule de choses que tu oublierais volontiers parce qu’elles te donnent la chair de poule encore aujourd’hui, des années plus tard, comme ces fois où tu tressailles pour chasser un mauvais souvenir, et que la personne qui est à côté de toi te demande ce qui t’arrive. Rien, tu réponds. À l’école, il se passe tellement de choses qui ne concernent pas l’école.

Entre la sonnerie du réveil le matin et ton retour à la maison le soir en braillant “C’est moi !”, il y a toute cette moitié de vie qui comprend aussi l’autre moitié : le premier baiser devant l’école, la première fois qu’on t’a laissé seul sur un banc dans la cour, ta première invitation à une fête, le premier petit mot qui a circulé dans la classe, devenir un héros pour avoir mal parlé au prof, tomber amoureux du cours d’un autre prof, planquer quelque chose dans les toilettes, bavarder sur les marches en te disant que tu voudrais ne plus jamais rentrer à la maison, ces frissons qui annoncent la grippe et quelqu’un qui vient te chercher, demander à un copain s’il veut venir réviser chez toi, lui qui te répond “non” et qui va chez un autre, la douleur qui dure un bon bout de temps et le corps qui apprend à la supporter, et qui apprend aussi à comprendre qu’elle passera, la douleur, comme quand ta jolie voisine de classe te dit “non”, comme quand tu écopes d’un 3 en maths et que tu te promets que tu te rattraperas. C’est à l’école que tu découvres que tu peux te rattraper, que le temps peut tout rattraper.

Apprendre à se forger une carapace

Seulement voilà, ce n’est pas en étant assis à la table de la cuisine, sur Zoom, que tu peux le découvrir, c’est seulement en allant à l’école, en attendant que ça commence et que ça finisse, en entendant appeler un autre au tableau, te sauvant la mise, ou en voyant le soulagement sur le visage des autres quand c’est toi que la prof a appelé.

Les livres en piteux état, sans couverture, abandonnés sur une chaise. Toutes les confidences que te font tes copains de classe sans prévenir, dont certains, plus tard, devenus adultes, resteront tes amis. Vous vous remémorerez toujours les mêmes anecdotes : le jour où tu t’es levé et que la prof a halluciné, les fois où tu piquais du nez sur ton bureau, toutes les fois où le prof t’a dit : “Alors, qu’est-ce que j’étais en train de dire ?” et que tu ne l’écoutais pas, ou la fois où tu l’écoutais et qu’il a été obligé de te dire : “Oui, c’est bien.”

Et il n’y a qu’à l’école que quelqu’un peut légitimement te demander d’éteindre ton portable ou de le mettre dans le casier. Et donc qu’à l’école que tu peux éprouver ce sentiment vertigineux de manque, cette nostalgie qui ne plaisante pas et que personne ne pourra jamais comprendre. C’est pendant ces heures-là que tu comprends que tu l’aimes, ton téléphone, que sans lui la vie n’a plus de sens. Et c’est seulement quand la dernière sonnerie retentit, que tu te précipites dehors pour le récupérer et le rallumer, que tu comprends ce que c’est, le manque. Tu rates une foule de choses quand tu ne mets presque pas les pieds à l’école pendant un an – y compris la capacité à te forger une carapace. Cette carapace d’ennui qui se forme petit à petit et qui te rend aussi un peu bête : tu te barbes dans les fêtes, tu en as marre de collecter l’argent pour un énième cadeau d’anniversaire, tu t’ennuies au retour des sorties scolaires où, dans les bouchons, dans un demi-sommeil, tu fredonnes des vieilles chansons que les autres braillent à tue-tête.

Tu rates aussi ce matin où tu arrives à l’école avec le sentiment d’être le roi du monde parce que l’après-midi de la veille tu as fait l’amour pour la première fois, et où tu affiches une arrogance que tu ne ressens pas au fond de toi, parce que, tout ce que tu ressens, c’est juste du soulagement, la sensation d’être sauvé, de toi aussi faire partie du monde, d’être comme les autres, de ne pas être un paria, de ne plus avoir à avoir honte.

Et puis c’est à l’école, parmi tous les autres, pendant ces heures interminables, qu’on se sent seul, qu’on est malheureux, et qu’on se dit que ce sera toujours comme ça. C’est à l’école que tu fais l’expérience des premiers échecs, c’est là que tu te sens parfois le dernier des losers, une sensation dont la maison te protège, et si tu t’es senti, à raison ou plus probablement à tort, le dernier des losers, c’est à ce moment-là que tu en as appris le plus long sur toi, et tu ne t’éloigneras plus de ce “toi” que tu as découvert.

C’est à l’école, pas à la maison, qu’on ressent le plus fortement les jours de malheur ou de tristesse insondable. Et tout ce trouble se cristallise en une sensation plus précise, que l’on peut résumer en un seul mot : amertume. L’amertume, on peut la ressentir au milieu des autres, ou en rentrant chez soi, la tête basse, après avoir été rejeté par eux. L’amertume, c’est la synthèse de tous ces troubles qui, quand on est jeune – mais on ne saura jamais pourquoi – surpassent en nombre les moments d’euphorie.

Francesco Piccolo