La France

Les liens trouvés entre le constructeur de Pegasus, NSO, et la puissance israélienne

Les révélations faites depuis dimanche concernant l’utilisation du logiciel espion Pegasus pour surveiller les journalistes et militants à travers le monde ont attiré l’attention des médias sur les liens qui peuvent exister entre le pouvoir israélien et NSO, le fabricant de Pegasus.

Le président Emmanuel Macron, son ancien Premier ministre Édouard Philippe et une dizaine de ministres français. C’est le premier cercle du président de la République à se retrouver sur une liste de cibles potentielles des cyberespions marocains qui disposent d’un outil de surveillance israélien très puissant, Pegasus, selon les révélations du consortium de journalistes d’investigation Forbidden Stories et du journal ‘ Le Monde’, le mardi 20 juillet.

« Si les faits sont avérés, ils sont évidemment très graves », a réagi l’Elysée contacté par ‘Le Monde’. Le Maroc a affirmé qu’il n’utilisait pas Pegasus, et NSO – le désormais célèbre fabricant de logiciels d’espionnage israélien – a ajouté qu’Emmanuel Macron « n’est pas et n’a jamais été une cible ou n’a jamais été choisi comme cible par les clients de NSO ».

Le président français Emmanuel Macron s'exprime au téléphone lors d'un sommet européen à Bruxelles, le 20 juillet 2020.
Le président français Emmanuel Macron s’exprime au téléphone lors d’un sommet européen à Bruxelles, le 20 juillet 2020. © John Thys, AFP

Netanyahu d’abord, puis NSO

La seule chose qui manque, c’est la réaction des autorités israéliennes. Le rôle de l’État hébreu dans l’exportation de Pegasus et ses liens éventuels avec NSO font en effet l’objet d’une attention médiatique croissante à mesure que les rebondissements de ce scandale se multiplient.

Rabat a commencé à utiliser cet outil de surveillance en 2019, peu de temps après la reprise des relations commerciales entre le Maroc et Israël qui ont conduit à une normalisation des relations diplomatiques en décembre 2020, a souligné l’enquête Forbidden Stories.

Même coïncidence avec la Hongrie et l’Inde. Les deux États sont soupçonnés d’avoir lancé la machine espion Pegasus en 2019 à la suite de visites officielles du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu dans les deux pays.

« Où que Netanyahu aille, NSO le suit », affirme le journal israélien de centre-gauche ‘Haaretz’, qui rappelle que l’Arabie saoudite a signé un accord avec le fabricant de Pegasus lors des négociations sur l’accord de normalisation avec Israël.

Une femme visite le site Web du programme d'espionnage Pegasus de fabrication israélienne dans un bureau de la capitale chypriote, Nicosie, le 21 juillet 2021.
Une femme visite le site Web du programme d’espionnage Pegasus de fabrication israélienne dans un bureau de la capitale chypriote, Nicosie, le 21 juillet 2021. Mario GOLDMAN AFP

Bref, l’État hébreu est soupçonné d’utiliser l’ONS comme « un outil de négociation » pour atteindre ses objectifs diplomatiques, même au prix de mettre une « arme de surveillance de masse » entre les mains de gouvernements aux tendances autoritaires connues, résume le ‘ Financial Times’.

« Il est certain qu’en terme d’image, toute cette question nuit à la réputation d’Israël », reconnaît Daniel Cohen, spécialiste des questions de cybersécurité à l’Institut international de recherche sur le terrorisme d’Herzliya, contacté par France 24.

Pégase : une influence sur les négociations ?

Bien que le gouvernement israélien et le NSO n’aient jamais reconnu officiellement que l’accès à cette technologie de cyberespionnage pouvait faire partie de négociations diplomatiques, l’hypothèse « semble plausible » pour Lior Tabansky, auteur du livre « Cybersecurity in Israel » et chercheur à l’université de Tel Aviv. Centre de recherche interdisciplinaire Blavatnik sur la cybernétique, contacté par France 24.

D’abord parce que chaque vente de Pegasus à un Etat étranger « est supervisée par le ministre israélien de la Défense », rappelle ce spécialiste. En d’autres termes, le gouvernement exerce un contrôle sur les exportations de cet outil.

Mais aussi parce que « Benjamin Netanyahu a suivi une stratégie qui consiste à essayer de profiter de l’avantage relatif d’Israël dans les secteurs de l’innovation pour atteindre des objectifs politiques et diplomatiques », résume Lior Tabansky. Pour cet expert, Israël a peut-être utilisé le NSO « tout comme d’autres pays utilisent leur connaissance des armes pour négocier certaines alliances ».

Avec une légère différence, dit Daniel Cohen. « Ce n’est pas dans les coutumes d’Israël de mettre sur la table des négociations sur les armes numériques offensives », explique ce spécialiste de l’Institut de recherche sur le terrorisme. Si Pegasus a été utilisé comme un outil diplomatique, « les discussions ont dû se dérouler à huis clos, loin des négociations officielles », dit-il.

De son côté, Cohen considère plutôt que l’accès à Pegasus pour des pays comme l’Arabie saoudite ou le Maroc s’est fait « naturellement après l’amélioration des relations diplomatiques avec Israël ». C’était une sorte de clause tacite : les pays ont compris qu’en reprenant un dialogue plus serein ils pourraient plus facilement se procurer cette technologie très convoitée sans craindre un veto du gouvernement israélien.

La thèse de l’accès caché à Pegasus pour les espions israéliens

De même, plusieurs responsables européens et américains de la sécurité nationale ont déclaré au ‘Washington Post’ qu’Israël utiliserait également l’ONS comme cheval de Troie pour ses espions. « Il serait insensé de penser que NSO ne partage pas les informations qu’il recueille sur ses clients avec les services de renseignement », déclare anonymement un ancien responsable de la Sécurité nationale américaine, interrogé par le ‘Washington Post’.

Dans cette hypothèse, le logiciel Pegasus serait équipé d’un accès caché qui permettrait aux espions israéliens de se connecter à distance pour savoir qui surveille les clients de l’ONS.

Photo d'archives prise le 28 août 2016, devant le bâtiment qui abrite le groupe israélien NSO, à Herzliya, près de Tel Aviv.
Photo d’archives prise le 28 août 2016, devant le bâtiment qui abrite le groupe israélien NSO, à Herzliya, près de Tel Aviv. © Jack Guez / AFP

Un scénario que la société israélienne a qualifié de « pure théorie du complot ». Sans surprise, le groupe rejette ces allégations : « S’il s’avérait que leurs logiciels ont un accès caché, NSO risquerait de perdre tous ses clients, pour qui la discrétion est critique », explique Daniel Cohen.

Cohen ne serait pas « surpris » si les services de renseignement israéliens tentaient d’accéder aux données de Pegasus. Mais la thèse d’un accès caché ne correspond pas au profil atypique de NSO. « Ce n’est pas la société israélienne classique dans le secteur militaire ou du renseignement », souligne-t-il.

Les deux principaux fondateurs – Shalev Hulio et Omri Lavie – n’étaient pas membres de l’Unité 8 200, la tristement célèbre école de cyberespions, contrairement à une multitude d’entrepreneurs israéliens qui ont fondé des sociétés d’intelligence numérique. « C’est l’une des rares entreprises de ce secteur à n’avoir aucun lien avéré avec le renseignement militaire », précise Lior Tabansky.

NSO est également détenue en partie par des investisseurs américains, renforçant l’image d’une entreprise plus indépendante du pouvoir israélien que la plupart de ses concurrents nationaux. A tel point, en effet, que « lorsque le NSO a proposé un outil de suivi des cas Covid-19 au gouvernement au début de l’épidémie, ce dernier l’a rejeté au motif qu’il ne faisait pas confiance à une entreprise totalement privée », dit Cohen.

C’est alors une entreprise dans laquelle le même pouvoir israélien ne fait pas totalement confiance, ce qui a conduit Israël à être accusé d’avoir autorisé des exportations d’outils de surveillance qui auraient servi à espionner des journalistes, des militants et peut-être même des chefs d’Etat.

Pour tenter d’atténuer les dégâts, le gouvernement a annoncé mardi soir la mise en place d’une « commission » pour réfléchir aux réformes qui devraient être mises en œuvre, afin d’éviter que l’histoire ne se répète et que Pégase soit à nouveau entre les mains incorrect.

*Cet article a été adapté de son original en français