Quand j’ai quitté Toronto pour m’installer en Californie (en passant par Londres), j’ai été choqué par l’omniprésence des armureries ; cela impliquait que mes voisins, apparemment raisonnables, étaient sans aucun doute en possession d’armes mortelles. Je me suis graduellement habitué, du moins jusqu’à ce que le virus [du Covid-19] frappe.

Quand le confinement est entré en vigueur, des files de gens pas très distancés, décidés à acheter des armes de poing, ont fait leur apparition à l’entrée des mystérieuses armureries de la grande artère qui se trouve près de chez moi. Elles s’étendaient tout autour du pâté de maison. Je me disais pour plaisanter que ces gens projetaient d’abattre le virus et que leur adresse au tir n’allait probablement pas être à la hauteur, mais je savais ce qui se passait. Ils achetaient des armes parce qu’ils s’étaient raconté une histoire : dès que les choses tourneraient mal, l’ordre s’effondrerait et leurs voisins se retourneraient contre eux.

Je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir responsable d’une certaine manière. Je suis auteur de science-fiction et j’écris beaucoup d’histoires de catastrophes. Les histoires inventées, même celles qui racontent des choses impossibles, nous permettent de répéter mentalement notre réaction à divers événements sociaux. Le concept de pompe à intuition du philosophe Daniel Dennett – “un exercice mental structuré de façon à permettre au penseur d’user de son intuition pour mettre au point une réponse à un problème” – laisse entendre que la fiction (qui est après tout un exercice mental élaboré) n’est pas que du divertissement.

C’est vrai. Et ça pose problème. Il y a dans la science-fiction une catégorie classique d’histoires dont le thème principal peut se résumer ainsi : la technique a causé ou résolu tel problème. Et quand on est branché intrigue et qu’on a besoin de problèmes, on n’a même pas besoin de choisir entre être humain contre être humain et être humain contre nature, on peut prendre les deux : être humain contre nature contre être humain.

Lors de la crise centrale – une catastrophe nucléaire, une pandémie virale, un effondrement des réseaux informatiques –, les personnes qui entourent vos personnages se révèlent avoir été de vraies ordures depuis toujours, leur véritable nature ayant été à peine contenue par le fragile vernis de la civilisation pendant toutes ces années. Votre personnage fait peut-être partie d’une équipe, mais celle-ci est toujours un petit groupe de héros qui lutte contre un monde violent et sournois.

L’humanité est plutôt bonne

C’est l’exercice mental de milliers d’histoires de science-fiction. J’ai moi-même commis ce péché. Au tout début du premier roman de ma trilogie Little Brother [lire la biographie de l’auteur ci-dessous], un personnage se fait poignarder dans un métro bondé par quelqu’un qui apparemment poignarde les gens au hasard dans la foule. L’affaire n’est jamais expliquée. Les gens sont horribles, c’est tout.

Or, selon Dennett, ce n’est pas seulement de la fiction, c’est la matière dont nous alimentons notre pompe à intuition. Le problème, c’est que cela fait de bonnes histoires, mais celles-ci ne reflètent véritablement pas le monde tel que je le vois. L’humanité est dans l’ensemble bonne. Elle a accompli des choses remarquables. Le fait que nous sommes toujours là, après tant de catastrophes, montre que nous sommes une espèce de princesses qui se sauvent toutes seules – des personnages qui se sauvent les uns les autres en cas de crise plutôt que de s’attaquer les uns aux autres.

On ne vit pas dans “Mad Max”

L’histoire le montre également. C’est pendant les crises que notre espèce brille : ce sont des moments de grands sacrifices personnels et collectifs, et, s’ils sont gâchés, ce n’est pas par l’opportunisme barbare mais par l’attente de l’opportunisme barbare. Les sociologues appellent ce phénomène “panique de l’élite” : les riches sont convaincus qu’en cas de crise les paysans sombreront dans la bestialité, et ils se mettront à tirer à titre préventif sur toute personne s’aventurant dans leur quartier.

Notre littérature populaire nous a rendu un mauvais service, à mon avis : à cause d’elle nous partons du principe que nous sommes à une panne d’électricité de Mad Max : Fury Road. Or la réalité est beaucoup moins nette. Il y a plein de gens qui essaient de bien faire les choses. Cela cause quand même des conflits graves, mais ce sont des conflits de bonne foi dus à un désaccord sincère.

Tourner le dos aux intrigues paresseuses

Non seulement le scénario “l’homme est un loup pour l’homme” désamorce notre pompe à intuition, mais il est aussi paresseux, il fait perdre l’occasion d’approfondir l’intrigue. Les histoires complexes de conflits insolubles et de bonne foi sont bien plus fascinantes que celles qui racontent comment on repousse les hordes prédatrices de prolétaires qui apparaissent dès que la lumière s’éteint.

Je me suis employé à explorer ces conflits complexes avec une ferveur croissante dans la série Little Brother. Dans “Little Brother” (2008), le premier tome [traduit chez Pocket Jeunesse], un groupe d’adolescents dont la ville est secouée par des attentats terroristes déclare la guerre au ministère de la Sécurité intérieure, qui a fait de San Francisco un État policier. Dans “Homeland” (2013) [le deuxième tome de la série, non traduit], nos héros se retrouvent dépositaires d’un énorme stock de documents gouvernementaux secrets qu’ils tentent de rendre publics de façon responsable et mesurée. Ils sont pris entre des sous-traitants de l’armée qui essaient de récupérer les documents et de mystérieux “hacktivistes” radicaux qui veulent juste cracher le morceau.

J’ai écrit ces histoires à l’époque de la surveillance de masse, alors que mes craintes concernant les réseaux informatiques se réalisaient : leur pouvoir libérateur serait mis de côté et ils seraient transformés en outils de surveillance, de contrôle et de manipulation de masse. Les deux histoires retracent la prise de conscience par les personnages qu’il n’y a pas de solution individuelle à leurs problèmes, que le changement systémique qu’ils souhaitent est un sport d’équipe qui doit inclure des personnes habituellement laissées de côté dans les combats technologiques.

Peu après la publication de “Homeland”, j’ai lu A Paradise Built in Hell [“Un paradis édifié en enfer”, non traduit], de Rebecca Solnit. Ce livre m’a conforté dans mon choix de renoncer à une intrigue facile pour “Little Brother” et “Homeland” et d’en faire des récits complexes de désaccords sincères et irréconciliables.

J’ai publié [en octobre 2020] “Attack Surface”, un livre pour adultes qui est le troisième de la série Little Brother (les deux premiers étaient destinés aux adolescents). C’est l’histoire de Masha Maximov, qui apparaît dans les deux premiers romans : elle est opposée aux héros, mais sauve parfois la situation. Masha construit des cyberarmes et elle s’est convaincue que c’est une bonne chose, même quand elles servent à des dictateurs. Elle sait que tous les gens qui utilisent ses armes ne sont pas des anges, mais elle s’est persuadée qu’elle agissait de façon morale.

“Attack Surface” raconte sa prise de conscience quand ses cyberarmes visent son amie d’enfance et l’organisation dans la ligne de Black Lives Matter qu’elle a contribué à mettre sur pied. Masha restructure sa pompe à intuition. Pendant ce processus douloureux, elle affronte les compromis qu’elle a faits et les histoires qu’elle s’est racontées à leur propos. J’ai écrit ce récit pendant que des dizaines de milliers de travailleurs du numérique démissionnaient pour protester contre le harcèlement au travail, le racisme des algorithmes, la collaboration de leur entreprise avec l’Immigration and Customs Enforcement [les douanes et la police des frontières] et la police locale, la reconnaissance faciale et autres outils de surveillance. Il me semblait que la prise de conscience était là.

Technologies oppressives

La série de Little Brother a incité des dizaines de travailleurs du numérique, de militants, de cyberjuristes et de codeurs à aller sur le terrain et à agir pour un avenir plus humain. Si vous regardez attentivement Citizenfour, par exemple, le documentaire de Laura Poitras [2015] plusieurs fois primé, vous verrez qu’Edward Snowden a un exemplaire de “Homeland” quand il quitte sa chambre à Hong Kong.

Or depuis la sortie de “Homeland” et de Citizenfour, les nouvelles technologies ont irrémédiablement évolué vers le contrôle et l’oppression. Pour chaque application utilisée par les manifestants de Hong Kong pour coordonner leurs actions et échapper aux flics en furie, il y avait cinq bases de données secrètes qui suivaient leur circulation dans les transports publics, récupéraient leurs identifiants de téléphone mobile ou leurs habitudes de recherche en ligne.

Partout, dans le monde, les utilisateurs des nouvelles technologies rencontrent des difficultés à se défendre contre les nouvelles technologies, et les employés des géants du numérique ont du mal à définir leur responsabilité morale vis-à-vis du monde.

Milliers de compromis

“Attack Surface” vise les geeks, dont le cœur est peut-être au bon endroit, mais que les fictions bas de gamme sur la nécessité de construire des systèmes de contrôle ont poussés à construire ce monde de surveillance, de manipulation et de contrôle numérique. Des personnes qui se sont trouvé des raisons de construire quelque chose qu’elles savaient être un peu mal, puis quelque chose d’autre qui était un peu plus mal, et ainsi de suite, des milliers de compromis faits au nom de la lutte contre la criminalité ou de la lutte contre l’extrémisme – jusqu’à ce qu’elles regardent un jour leur carrière et leur reflet dans le miroir et ne reconnaissent ni l’une ni l’autre.

Nous avions jadis des histoires dans lesquelles la technologie nous libérait : on n’édifiait pas seulement un demi-monde distinct, garanti par des codes, où le pouvoir illégitime d’un État corrompu ne pouvait pénétrer, mais une zone autonome temporaire où l’on pouvait s’organiser pour provoquer des changements politiques et structurels utiles. Aujourd’hui, en revanche, il est tentant de penser que les nouvelles technologies n’ont aucun rôle à jouer dans notre libération et de céder le sort du monde numérique aux forces de l’oppression.

De nouvelles histoires nous aideront à comprendre l’importance de s’emparer des outils informatiques pour construire des mouvements qui brisent les monopoles, combattent l’oligarchie et réclament un pouvoir pluraliste et partagé pour un monde pluraliste et partagé.

Il n’est pas facile de changer nos pompes à intuition, mais c’est urgent – et on aurait dû le faire depuis longtemps.

Cory Doctorow