Éditorial : la capitulation de Paris

3 mars 1871

Dans Les Misérables, Victor Hugo dépeint le 18 juin 1815 [la Bataille de Waterloo] comme “le jour le plus sombre de l’histoire de France”, mais il sera probablement le premier à transférer cette malheureuse notoriété au 1er mars 1871. Mercredi dernier, la France a été doublement humiliée ; des troupes prussiennes sont entrées dans Paris pour la troisième fois en ce siècle, et le même jour l’Assemblée nationale française, contrainte de se réunir dans une lointaine ville de province, a ratifié un traité de paix dont chaque ligne proclame l’état absolu d’effondrement et d’impuissance de la nation.

L’état de Paris

– D’un correspondant occasionnel

3 avril 1871

Paris est de nouveau une ville assiégée. Le gouvernement a interrompu le courrier, et aucun des trains ne circule. On rapporte que l’armée se concentrerait à Courbevoie et Puteaux pour marcher sur Paris demain. La Commune renforce toutes ses positions. La place Vendôme est hérissée de baïonnettes ; le moindre pouce de terrain est couvert d’hommes en armes. Le Grand Hôtel a été occupé par les gardes nationaux, et toutes les fenêtres qui donnent sur la rue de la Paix ainsi que les rues adjacentes sont barricadées de sacs de sable, des passages étant aménagés pour les fusiliers. Trois cent mille francs ont été réquisitionnés auprès des chemins de fer.

La Banque de France a pris le contrôle d’une grande imprimerie pour imprimer des billets de 10 francs pour la Commune. Les billets seront émis sous la contrainte et sous réserve. La banque reste ouverte et mène ses transactions comme à l’habitude.

Il n’y a pas encore d’obstacles sur les ponts. Tous les édifices publics près de l’ancien Hôtel-Dieu, ainsi que l’Hôtel lui-même, ont été transformés en forteresse par la Commune. [Adolphe] Assi et les autres membres de la Commune cavalcadent dans les rues, précédés d’éclaireurs et suivis d’un état-major hétéroclite.

Les espions du gouvernement de Versailles rapportent que la Commune dispose de 156 000 hommes en armes. Sur place, les sociétés secrètes calculent qu’ils ont 120 000 hommes. Ces deux chiffres sont exagérés. Sur le papier, l’ensemble de leurs bataillons alignent 120 000 hommes, mais la moitié à peine de leurs bataillons comptent chacun plus de 80 hommes en état de servir.

On dit maintenant à Versailles que le maréchal Mac Mahon va commander l’armée. Le général Chanzy n’a pas donné sa parole qu’il ne prendrait pas part aux opérations contre les insurgés. Quand le décret rétablissant le moratoire sur les loyers a été publié, il a été accueilli dans bien des pensions modèles aux fortes acclamations de “Vive la République démocratique et sociale !*”.

Les dissensions au sein de la Commune sont grandes, mais les membres du Conseil de la Commune parlent d’une même voix et contrôlent tout. Le nombre de soldats réguliers aujourd’hui en armes dans Paris est étonnant. Ils grouillent dans toutes les rues. On sait de source sûre que 33 hommes ont été mis à mort par le Comité central ou ses sbires depuis le 18 mars. Ce nombre n’inclut pas ceux tués rue de la Paix. Ils ont été exécutés pour les motifs les plus frivoles. Trois d’entre eux ont été abattus par des gardes nationaux à Belleville car ces derniers n’appréciaient point leur façon de se vêtir. Alors que je conclus ma dépêche, j’apprends que le gouvernement commencera à lancer ses troupes sur l’autre rive du fleuve à minuit cette nuit.

Paris en flammes, les communards vaincus

– De notre correspondant

25 mai 1871

Un terrible incendie fait rage dans le centre de Paris. Les batteries versaillaises déchaînent un feu d’enfer sur les quartiers qui résistent encore. À l’aide du télescope, l’on découvre le fait horrible que de nombreux morts et blessés sont abandonnés gisant dans les rues sans secours d’aucune sorte.

Massacres dans Paris, l’armée prend le contrôle

1er juin 1871

Le gouvernement civil est suspendu temporairement à Paris, la ville est divisée en quatre secteurs militaires commandés par les généraux Ladmirault, Cissey, Douay et Vinoy. “Tous les pouvoirs des autorités civiles pour le maintien de l’ordre sont transférés à l’armée.” Les exécutions sommaires se poursuivent, et les déserteurs, les incendiaires et les membres de la Commune sont abattus sans pitié.

Paris après l’embrasement

De notre correspondant spécial

The Observer, 4 juin 1871

Je doute que quiconque ailleurs qu’à Paris puisse vraiment prendre la mesure de l’horreur de la situation durant les jours ultimes de la semaine dernière. Pendant au moins quatre jours et nuits, tous les occupants des innombrables appartements de la ville ont vécu dans la terreur perpétuelle de la mort par le feu. Les obus incendiaires des insurgés ont plu çà et là dans toute la ville depuis les batteries de Montmartre et Belleville, et partout dans la cité se trouvaient des agents ou des émissaires de la Commune qui se faufilaient pour mettre le feu à toute maison par les ouvertures de laquelle ils pouvaient verser du pétrole. Je suis tout à fait disposé à admettre que l’on a grandement exagéré le nombre et l’activité de ces agents. En des temps de panique tels que ceux-ci, aucune histoire n’est jugée trop monstrueuse pour ne pas se voir accorder de crédit sur l’instant. Hier encore, je m’entretenais avec un boutiquier que je connais depuis des années, et je le félicitais que tout cela soit terminé. “Ah. Monsieur*, m’a-t-il répondu, qui peut dire que c’est déjà fini ? Je ne peux pas fermer les yeux sans voir les flammes. Je ne peux pas dormir la nuit sans rêver que la maison est en feu.” Et si, comme je le crois, cette déclaration traduit le sentiment d’un grand nombre de Parisiens aujourd’hui, on peut comprendre quelle dut être leur angoisse alors que l’air était empli de fumée, et que de tous côtés l’on ne pouvait voir que des flammes.

Il n’est de conseillère plus cruelle que la peur, et je ne doute pas que les représailles commises par les troupes françaises aient souvent été d’une brutale et sauvage cruauté.

* En français dans le texte.