C’est un manuel d’utilisation pour lunette astronomique et un rapport d’observations vieux de quatre siècles. Le Sidereus nuncius, ou Messager des étoiles, de Galilée est “un important traité d’astronomie, rédigé en latin et publié à Venise en l’an 1610”, résume La Vanguardia. Tiré à 550 exemplaires, il est considéré par les historiens comme le premier texte imprimé portant sur des observations systématiques du ciel à l’aide d’une lunette, un instrument à l’époque récent. La Bibliothèque nationale d’Espagne (BNE) en possède un exemplaire, qui compte parmi ses “joyaux”, précise le quotidien catalan. Ou plutôt “qui comptait”, car l’exemplaire détenu par l’institution publique est un faux, et cette dernière le savait pertinemment.

Voilà les conclusions de l’enquête d’El País. Le quotidien rapporte que “la direction de la bibliothèque a gardé sa disparition secrète durant quatre ans et quatre mois, alors même qu’elle savait que l’original avait été remplacé par une copie depuis que des restauratrices s’en étaient rendu compte, par hasard, en mai 2014”, grâce à plusieurs indices et une observation au microscope. Depuis 2018, donc, les autorités compétentes en matière de patrimoine enquêtent sur cette affaire, en toute discrétion.

Un faux très convaincant

Les mystères autour du Sidereus nuncius remontent cela dit à plus de trente ans, signale ABC. “Toute l’histoire commence en 1987. Cette année-là, la BNE subit la disparition d’une centaine d’œuvres, dont celle de Galilée. La plupart seront cependant retrouvées, y compris celle qui nous intéresse.” Puis l’institution connaît une seconde vague de vols en 2007. Des mappemondes anciennes disparaissent, en plus du traité d’astronomie.

Le coupable est alors identifié : un certain César Ovidio Gómez Rivero s’était fait passer pour un chercheur afin d’accéder aux précieux documents. “Dans le sillage de ce scandale, tous les exemplaires auxquels l’individu a pu avoir accès sont vérifiés, y compris le Sidereus nuncius, détaille le quotidien conservateur.

Problème, l’authentification réalisée à cette date est incorrecte, elle “assure que l’ouvrage est ‘intact’, en ‘assez bon état’ et ne présente aucune page manquante”. Le faussaire a réussi son coup, l’original reste dans la nature. L’expertise de 2007 contraste fortement avec le contrôle de routine effectué en 2014. Fuensanta Salvador, une des spécialistes ayant participé à cette dernière analyse, explique à El País : “Ce fut un pur hasard. […] L’exemplaire nous paraissait trop neuf pour dater de 1610. Les plombs et les gravures maculent souvent le papier, ce qui n’était pas le cas ici, le livre était très propre. Cela nous a étonnées, et nous en avons immédiatement parlé à la direction technique.” Plusieurs experts admettent être en présence d’un “faux de grande qualité”.

Enquête du Ministère

Des sources policières affirment que César Ovidio Gómez reste le principal suspect. Le grand quotidien espagnol révèle dans un autre article que l’exemplaire dérobé du Sidereus nuncius aurait servi au faussaire, qui qu’il soit, à perfectionner sa technique pour tenter de mettre en vente un autre exemplaire contrefait de l’édition originale chez la maison britannique Sotheby’s en 2005 (il reste environ 150 originaux répertoriés, et ils valent entre 500 000 et 800 000 euros). Une question demeure : comment a été réalisé le premier faux, présent dans les collections de la BNE ? Ici, El País se tourne vers un autre faussaire possiblement complice : l’Italien Massimo De Caro, ancien directeur de la bibliothèque de Naples. “Arrêté [en 2012] pour d’autres vols, De Caro a reconnu avoir fabriqué cinq copies du Sidereus nuncius.”

Interrogée par le quotidien, Ana Santos Aramburo (l’actuelle directrice de la BNE depuis 2013) défend son propre bilan en matière de sécurité. Elle affirme que l’incident “est malheureux et révélateur d’une faille, mais les vols sont des choses qui arrivent. La contrefaçon du livre est un univers complexe. Nous avons détecté à la bibliothèque d’autres faux. Il n’y a pas de volonté de dissimulation.” Mais l’enquête récente d’El País a fait du bruit jusque dans le gouvernement, puisque le ministère de la Culture vient d’annoncer ce 15 mars l’ouverture d’une enquête pour éclaircir les raisons de cette défaillance. Comme le relaie La Vanguardia, “le ministère insiste sur une priorité, celle de la restitution de l’œuvre, toujours recherchée par la police”.

Hugo Florent