Et si les événements de l’année écoulée aux États-Unis lui donnaient raison ? Avant même l’assaut du Capitole, début janvier 2021, la question taraudait certains observateurs du travail de Peter Turchin. Biologiste de formation, cet universitaire iconoclaste, professeur d’écologie à l’université du Connecticut, en est persuadé : “Il a découvert les lois d’airain qui régissent le destin des sociétés humaines”, rapporte le mensuel The Atlantic dans le long portrait critique qu’il lui consacre.

Des insectes et des hommes

Arrivé à New York à l’âge de 21 ans, à la fin des années 1970 (ses parents, tous deux scientifiques, avaient fui l’URSS), Turchin a étudié la biologie à l’université de New York, avant d’obtenir un doctorat en zoologie à Duke. En tant que chercheur, il s’est d’abord intéressé aux insectes. En particulier, au dendroctone du pin, une espèce dont Turchin a entrepris de modéliser la dynamique démographique. “Par exemple, pour comprendre pourquoi une population de [ces insectes] ​va infester une forêt ou pourquoi cette même population va décliner”, explique The Atlantic.

Au début des années 2000, Turchin a franchi un pas théorique en affirmant que, au-delà des dendroctones du pin, l’écologie pouvait s’appuyer sur une série de lois communes à toutes les espèces. Une affirmation qui avait alors “suscité une controverse polie” parmi les initiés. Mais les débats ont gagné en ampleur – et en médiatisation – lorsque le chercheur a estimé qu’il avait fait le tour de la question des populations d’insectes et qu’il a décidé de s’attaquer aux humains.

Tel que les décrit The Altantic, les travaux de Turchin reposent depuis une quinzaine d’années sur une base de données où le biologiste a compilé “des milliers d’années d’informations sur l’histoire de l’humanité”. “Pas toute l’histoire de l’humanité, seulement les dix derniers millénaires”, précise Turchin – soit l’équivalent de “200 vies”, selon les calculs du journaliste Graeme Wood, qui signe l’article de The Atlantic. Lequel invite à relativiser :

Selon les critères scientifiques, le chiffre de 200 constitue un échantillon réduit, même si c’est tout ce dont l’humanité dispose.”

Les lois de la “cliodynamique”

Outre la taille de sa base de données, de nombreuses réserves et critiques méthodologiques ont été opposées à Turchin, notamment sur la façon de la qualifier. Bien des historiens ont du mal à admettre “que la discipline à laquelle ils ont consacré leur vie puisse être exprimée au format Excel”, souligne avec ironie The Atlantic. Mais Turchin, lui, en est certain : comme toutes les sciences, l’histoire répond à des lois mathématiques qui pourraient aider à anticiper les crises. Il a même donné un nom à son approche : la “cliodynamique”, c’est-à-dire “la recherche de principes généraux à même d’expliquer le fonctionnement et la dynamique de sociétés du passé”.

En 2012, Turchin s’est focalisé sur l’étude de 1 590 faits violents (“les émeutes, les lynchages, tous les événements politiques qui ont causé la mort d’une personne au moins”), répertoriés aux États-Unis entre 1780 et 2010. D’après ses analyses, des pics de violence et d’instabilité politique surviennent dans ce pays tous les cinquante ans environ, suivant des cycles qu’il estime prévisibles.

Un article de “Nature” aux accents prophétiques

À l’en croire, trois facteurs – “une sombre triade de fléaux sociaux”, comme le formule The Atlantic – pourraient expliquer l’apparition de ces pics :

Une élite surdimensionnée, au sein de laquelle les postes sont mal distribués ; un déclin du niveau de vie dans l’ensemble de la population ; et un gouvernement incapable de consolider ses positions financières.”

En 2010, Turchin a été invité, avec d’autres scientifiques, à livrer ses prévisions pour la décennie à venir dans la revue Nature. Il n’avait alors pas hésité à l’affirmer : si rien n’était fait pour l’empêcher, un nouveau cycle de contestation politique risquait de culminer autour de 2020.

Encore cinq ans d’instabilité

“Il serait plus facile de ne voir dans les prédictions de Turchin que des théories de comptoir si elles ne se confirmaient pas aujourd’hui, à peu près comme il l’avait annoncé il y a dix ans”, remarque Graeme Wood, qui n’en reste pas moins sceptique. Le chroniqueur du New York Times Ross Douthat, pourtant peu convaincu par le modèle de Turchin, l’a aussi admis dans un podcast de 2020 évoqué par le mensuel : “À ce stade, je me dis qu’il faut [lui] prêter davantage d’attention.”

D’après Turchin, les États-Unis sont encore “presque certains” de connaître cinq années chaotiques. Graeme Wood, de son côté, le souligne :

La cliodynamique avance des hypothèses scientifiques, et l’histoire de l’humanité va nous donner de plus en plus d’occasions d’en vérifier les prédictions. […] Rares sont les penseurs dont j’ai autant espéré qu’ils soient dans l’erreur, il en va de mon équilibre personnel.”