La pandémie de Covid-19 ne provoque pas seulement une surmortalité dans de nombreux pays, mais aussi une baisse considérable de la natalité dans plusieurs d’entre eux.

En France, l’Insee a été l’un des premiers organismes à publier des chiffres sur le nombre d’enfants nés en janvier 2021, neuf mois après le début du premier confinement. Les données collectées jusqu’à présent révèlent un déclin frappant, puisqu’il y a eu 13 % de naissances en moins par rapport à janvier 2020, soit un total de 53 900 nouveau-nés.

En France, pays qui affiche d’ordinaire le plus fort taux de natalité des 27 pays de l’Union européenne, la chute est la plus forte depuis la fin brutale du baby-boom, dans les années 1970.

Les naissances au plus bas depuis 1945

Les naissances étaient aussi 7 % moins nombreuses en décembre 2020 qu’en décembre 2019. Et sur toute l’année 2020, la France a vu naître 735 000 bébés, soit le chiffre le plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

“Beaucoup s’imaginent que, quand les couples restent à la maison, ils font plus d’enfants. Mais c’est une vision idyllique des choses, analyse Anne Solaz, directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). D’ailleurs, il y en a qui trouvent difficile de se retrouver ensemble tout le temps.”

Des données préliminaires montrent aussi une chute nette du nombre de naissances en Espagne et en Italie, deux États déjà confrontés au défi d’une population vieillissante. Les chiffres révèlent des tendances comparables au Royaume-Uni et aux États-Unis.

L’effondrement des naissances dans les économies industrialisées après une pandémie ou une crise économique – celle des années 1930 ou le choc pétrolier de 1973 – ne surprend pas particulièrement les démographes. Les parents en puissance s’inquiètent généralement de la sécurité de l’emploi et de leur capacité à subvenir aux besoins de leur progéniture.

Décrochement impressionnant

“Cette fois-ci, le décrochement est impressionnant, souligne Arnaud Régnier-Loilier, directeur de recherche à l’Ined. C’est quasiment sans précédent, mais la crise actuelle est aussi sans précédent.” Il cite “l’angoisse aiguë” et “le climat de peur” en 2020, car les gens craignaient de perdre leur emploi, mais avaient aussi peur que les jeunes enfants attrapent le virus – un risque dont on sait aujourd’hui qu’il est très faible.

L’Italie, premier pays européen à subir de plein fouet la crise du Covid-19, a enregistré une chute de 21,6 % des naissances en décembre 2020, neuf mois après le confinement du pays, par rapport à décembre 2019.

Sur l’année 2020, l’Institut italien de la statistique (Istat) a compté 400 000 naissances (contre 420 000 en 2019), alors que 647 000 personnes sont décédées. C’est le plus fort écart entre natalité et mortalité depuis l’épidémie de grippe espagnole, en 1918.

L’Istat a établi un lien entre l’effondrement des naissances et celui du nombre de mariages, qui a chuté de plus de 50 % de janvier à octobre 2020. Autrement dit, les couples ont moins tendance à vouloir concevoir avant l’officialisation de leur union.

La France aussi a enregistré moins de mariages l’an dernier, soit une baisse de 34 % par rapport à 2019, majoritairement parce que les cérémonies ont d’abord été interdites, puis soumises à des restrictions du nombre d’invités.

Répercussions sur l’économie

Selon des chiffres publiés mercredi [10 mars], l’Institut espagnol de la statistique estime que les naissances ont chuté de 22 % en décembre 2020 et de 23 % en janvier 2021 par rapport à la même période en 2019. Le total de 23 266 naissances en Espagne en décembre 2020 est le plus bas jamais atteint depuis 1941, date des premières données statistiques.

L’ampleur de la baisse met en évidence l’impact probable des très fortes mesures de restriction que l’Espagne a connues en 2020. Mars et avril, neuf mois avant la chute brutale des naissances, ont été les mois du confinement le plus strict.

Si la baisse des naissances venait à persister, les répercussions seraient profondes pour les économies et les sociétés, allant de l’immigration à l’école en passant par les retraites. Mais le phénomène n’est pas forcément mondial.

La pandémie semble avoir déclenché un baby-boom aux Philippines où, selon l’Organisation des Nations unies, les difficultés d’accès aux contraceptifs et aux soins médicaux se sont soldées par un pic de grossesses non désirées et de décès pendant l’accouchement.

Des données portent par ailleurs à croire que plusieurs pays d’Europe du Nord n’ont pas été touchés par le phénomène, voire connaissent une tendance inverse à celle de la France, de l’Italie et de l’Espagne.

Si la Suède a enregistré une baisse de 6,4 % des naissances en janvier, selon les chiffres publiés cette semaine par l’Institut national de la statistique, les Pays-Bas et la Finlande ont inversé des années de déclin de la natalité et ont rapporté chacun une hausse des naissances en janvier par rapport à l’année précédente.

Le Covid-19 n’a pas frappé aussi durement que le reste du continent la Scandinavie et certains pays d’Europe du Nord, notamment au début de la pandémie, ce qui pourrait expliquer que la natalité y était plus élevée au début de 2021.

Effet ponctuel ou durable ?

Reste à savoir si l’effondrement des naissances dans les pays concernés est un événement ponctuel ou une tendance durable. “Généralement, après une crise, le taux de natalité revient à un niveau comparable ou supérieur à celui d’avant la crise”, explique Arnaud Régnier-Loilier.

De son côté, Teresa Castro, démographe au Conseil national espagnol de la recherche (CSIC), pense que la chute des naissances pourrait se poursuivre de manière significative pour l’ensemble de l’année 2021. “Je ne pense pas que ce soit un phénomène transitoire”, souligne-t-elle, ajoutant :

L’incertitude est l’une des principales raisons qui dissuade les personnes d’avoir des enfants. Et la population est toujours confrontée à des incertitudes sanitaires comme économiques.”

Victor Mallet (à Paris)Daniel Dombey (à Madrid) et Martin Arnold (à Francfort)