La musique traditionnelle a toujours constitué une part essentielle de l’identité ukrainienne. Les chansons ukrainiennes, comme les koliadky, célèbres chants de Noël, se sont transmises de génération en génération, chantées par les grands-pères et grands-mères à leurs enfants et petits-enfants. Les instruments populaires, comme la bandoura [une sorte de luth], la trembita [une corne alpine], l’ocarina et la sopilka [appellation qui regroupe divers types de flûtes], sont également une composante importante de la musique traditionnelle ukrainienne, dont les secrets de fabrication sont jalousement préservés par des générations d’artisans.

Autrefois, ces chants populaires n’avaient pas seulement une fonction religieuse ou de divertissement, ils jouaient aussi un rôle éducatif. Ils servaient à diffuser les règles morales par le bouche-à-oreille. Du moins jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, quand ils ont attiré l’attention de jeunes artistes. Ces derniers ont entrepris des expériences, ils se sont mis à interpréter ces chansons avec des instruments modernes. Et le folk ukrainien a alors subi une première mutation.

Dans les années 1970, des groupes comme Vizerounky Chliakhiv [à écouter ci-dessous] et Jyva Voda ont commencé à reprendre des chansons populaires dans un mélange musical bruyant de funk et de jazz, y insérant des éléments psychédéliques. À l’époque soviétique, toutes ces formations étaient simplement connues en tant que “VIA”, abréviation d’“ensemble vocal et instrumental”, sans lien avec un genre précis. Le journaliste et musicologue Vitaliy Bardetskiy a trouvé un nom parfaitement adapté pour cette période de la musique ukrainienne : le “funk à moustaches” [la plupart des interprètes masculins étant effectivement moustachus], titre d’un film qu’il a d’ailleurs réalisé sur le sujet.

Naissance de la “folktronika”

Cette musique pop mâtinée de folk connaît alors un développement fulgurant. Puis, dans les années 1980, c’est au tour du rock de s’intéresser aux racines de la musique populaire ukrainienne. En 1986, par exemple, le groupe VV (Vopli Vidopliassova) expérimente un métissage entre folk et rock. À partir des années 1990, les groupes Mertviy Piven et Platch Iéremii puisent leur inspiration entre autres dans le folk.

Le tournant se produit en 1998. Bien avant sa victoire à l’Eurovision en 2004, avec sa chanson Dyki tantsi, Rouslana Lyjytchko se fait remarquer avec Svitanok – qui est peut-être un des premiers exemples de la fusion entre le folk ukrainien et la chanson pop moderne. Toujours en 1998, Katia Chilly introduit des éléments traditionnels dans la musique électronique. Son album Roussalky in da house est devenu culte grâce à la voix unique de son interprète et au mariage du son et du beat électronique actuels avec les mélodies et les chants folkloriques.

C’est ainsi qu’est née ce que l’on appelle aujourd’hui en Ukraine la “folktronika” – près de vingt ans avant les groupes Onuka et Yuko. En 2003, la compositrice Kateryna Zavoloka sort l’album Suspenzia – un enregistrement totalement expérimental, où le folk ukrainien est fondu dans l’ambient et une techno sophistiquée. En 2004, DakhaBrakha – actuellement l’un des groupes ukrainiens les plus connus au monde – parvient à associer harmonieusement les traditions de différentes régions du monde et de l’Ukraine.

L’embellie de 2014

Mais au début des années 2000, la musique populaire ukrainienne subit une nouvelle mutation avec l’apparition de Mykhaïlo Poplavskiy et de Verka Serdioutchka, qui modifient la perception qu’a le public des chansons traditionnelles. Mykhaïlo Poplavskiy, en particulier, confère systématiquement à la culture musicale ukrainienne un caractère primitif et commercial, avec des hits à proprement parler culinaires comme Salo, Oukraïnsky Borchtch et Varenytchky [littéralement “Lard salé”, “Bortch ukrainien” et “Varéniki”, des sortes de raviolis].

En 2014-2015, au lendemain de la révolution [qui a renversé le gouvernement prorusse de Viktor Ianoukovitch], la demande pour tout ce qui est ukrainien connaît une embellie. Dans la sphère musicale, cela correspond à l’arrivée de nouveaux artistes et groupes. Maïdan et la guerre à l’est influencent ce regain d’intérêt des Ukrainiens pour leur propre pays, et des milliers de gens veulent en savoir plus sur l’Ukraine et sa culture. Le folk ukrainien vit ainsi un second souffle, entre autres grâce au groupe Onuka. La chanteuse et leader du groupe, Nata Jyjtchenko, est en fait la petite-fille d’Oleksandr Chlontchyk, un célèbre facteur d’instruments de musique traditionnels. Onuka, avec son album du même nom sorti en 2014, est véritablement le porte-étendard de la renaissance et de la transformation du folk ukrainien.

Le groupe a depuis été suivi par des formations comme Yuko, Kazka, Kalush, les chanteuses Alina Pash, Stasik, la rappeuse Alyona Alyona qui s’inspirent également du folk ukrainien. Avec les beats et le slam à la mode ont commencé à résonner trembita, sopilka et chants populaires. Nata Jyjtchenko explique que les conditions économiques et sociales pendant les révolutions s’accompagnent généralement d’un regain d’intérêt pour la culture nationale. Ce que confirme cette nouvelle vague de groupes et d’artistes dont la créativité est indissociable de l’identité musicale de l’Ukraine.

Saturation et manque d’inspiration

Toutefois, de nos jours, la présence du folk ukrainien dans la musique populaire moderne et électronique est parfois à la limite du mauvais goût, voire de la spéculation. En effet, les artistes ukrainiens se servent de plus en plus souvent de formes toutes prêtes de chansons populaires ukrainiennes. L’album de Yuko intitulé Dura ? en est un exemple frappant, car il est intégralement composé de chansons folkloriques très peu connues.

On n’assiste dès lors plus à l’apparition de nouveaux thèmes narratifs. Si la musique ukrainienne actuelle reste d’un bon niveau en termes de production, d’éclectisme et de son, les textes des artistes ukrainiens ne résisteront pas en revanche à l’épreuve du temps. Ce sont toujours les mêmes chansons archaïques, loin des réalités d’aujourd’hui. Quant aux instruments de musique, ils se limitent de plus en plus à la sopilka, que l’on retrouve chez Kazka, Kalush et Alyona Alyona – et peut-être cela est-il lié au fait que la sopilka est un instrument de musique populaire facile d’accès ?

La scène musicale ukrainienne est aujourd’hui saturée de folk. Et c’est à cause de cela que sa profondeur et son intérêt commencent à se niveler et à lasser. Nous vivons à l’ère de l’information, où le temps avance beaucoup plus vite qu’il y a cinq, dix, cinquante ans. Chaque jour surgissent de nouveaux défis auxquels il faut répondre. Et pour cela, pour ne pas se retrouver dans une impasse, les artistes ukrainiens doivent, d’une part, développer la langue ukrainienne et, d’autre part, chercher de nouveaux thèmes et récits pour refléter la réalité de l’Ukraine et du monde dans leurs textes et dans leur musique.

Maksim Serdiouk