De l’extérieur, derrière les fenêtres grillagées, on ne voit que les rangées de néons suspendus au plafond qui inondent l’usine d’une lumière froide. Fourrées dans leurs écharpes et recroquevillées par le froid, les silhouettes de femmes défilent rapidement pour disparaître derrière les portes du bâtiment, croisant sans mot dire deux collègues qui terminent nerveusement leur cigarette près de l’entrée. Dans quatorze minutes il sera 6 heures, et l’atelier retentira du battement mécanique des machines à coudre.

Maria déteste les derniers instants de calme qui précèdent le début du travail.

C’est comme chez le dentiste. On sait que ça va faire mal mais, si l’on s’en va, ce sera encore pire. Le soir, après le travail, j’en ai les mains qui tremblent. Mes doigts se rigidifient comme lorsqu’ils attrapent de la glace. J’ai des spasmes dans les bras. Le docteur dit que c’est la réaction de l’organisme au fait d’être assis pendant de longues heures dans la même position en accomplissant les mêmes gestes. Il y a aussi le stress, car les contremaîtres crient pour n’importe quoi.

À 7 heures, quand la mère de Maria, 71 ans, entrera dans la chambre de sa petite-fille pour la réveiller et l’accompagner à l’école, sa fille aura déjà produit 530 poignets de chemise. Cela fait presque neuf par minute, moins de sept secondes pour une pièce. Les muscles et les tendons finissent par enregistrer les mouvements, de sorte que le corps se transforme en machine qui répète en boucle les mêmes gestes sans engager la conscience.

450 euros par mois

La matinée est le moment de la journée que Maria préfère. Elle est alors complètement réveillée mais son dos ne brûle pas encore de fatigue. La fenêtre laisse aussi pénétrer plus de lumière naturelle. À 10 heures tapantes, la contremaître annoncera le début de la pause de quinze minutes que pratiquement toutes les couturières utiliseront pour aller aux toilettes. La prochaine pause, à 13 h 30, sera celle du déjeuner et durera trente minutes. L’hiver, il vaut mieux avoir un thermos de thé ou de soupe. Dans la salle de repos, les deux cuisinières ne fonctionnent plus depuis longtemps et il n’y a qu’une bouilloire électrique. De l’autre côté de la rue, il y a bien un boui-boui, mais quand on gagne plus ou moins 450 euros par mois, il est difficile de se restaurer hors de la maison.

À 14 h 45, la rotation est formellement terminée, mais seules les travailleuses qui ont atteint le quota rentrent chez elles. “Sauf qu’en pratique, c’est impossible d’y arriver dans les temps, remarque Maria. La première année, j’avais fait presque 200 heures supplémentaires. Ils devaient nous les payer en fin d’année, mais évidemment on attend toujours. Le chef ne cesse d’attendre lui aussi des paiements en retard.

Dans l’industrie textile polonaise, et en particulier dans le maillon de la production qui est actuellement le moins rentable, beaucoup de transactions continuent d’être réalisées sans facture ni contrat. Les preuves les plus fiables pourraient être les récits du personnel, qui est parfois témoin direct des irrégularités et en est presque toujours la victime. Cependant, pour cette même raison, la majorité des couturières préfère rester anonyme.

Une cave, pas ou peu chauffée

L’an dernier, la fondation Kupuj Odpowiedzialnie [“Achète responsable”] a mis en place une ligne téléphonique pour les couturières d’ateliers de confection polonais. Comme le souligne la responsable du projet, Grazyna Latos, seules 22 travailleuses de diverses régions et de différents niveaux d’ancienneté ont accepté de témoigner. S’il est donc difficile de considérer ces cas comme représentatifs de la situation de l’ensemble du secteur, “leur ressemblance est frappante, relève Grazyna Latos. Chaque femme décrit le même lieu de travail, insuffisamment chauffé, voire pas chauffé du tout, sans système de ventilation adéquat, souvent dans une cave ou de vieux bureaux. L’employeur-propriétaire verse le salaire le plus bas possible, tire du personnel un maximum de productivité et économise sur tout, sauf sur la vidéosurveillance qui lui permet de contrôler les gens. Certains récits font état d’usines fermées pendant toute la nuit avec les travailleurs à l’intérieur, de chiens qui font la ronde autour, de corruption des inspecteurs du travail.”

Je ne sais pas si c’est la réalité de la majorité des ateliers de confection polonais, mais si c’est le cas, nous avons un grave problème que nous ne voulons pas voir.

Il y a environ 30 000 entreprises officiellement enregistrées dans l’une des catégories statistiques liées à la production textile en Pologne, mais toutes ne sont pas actives. Un portrait plus proche de la réalité s’est esquissé au printemps 2020, lorsque les autorités ont annoncé un programme national de production de masques qui avait attiré l’intérêt de 800 sociétés. Compte tenu de la paralysie qui affectait alors l’industrie textile dans le monde entier, on peut supposer que la quasi-totalité des ateliers de confection s’étaient proposés pour répondre aux commandes publiques de masques. Si l’on retient une moyenne très prudente de 50 employés par atelier, on obtient une armée de 40 000 couturières, tailleurs et presseurs dont le sort et les conditions de travail n’intéressent en réalité personne, car peu de gens réalisent que l’industrie textile, surtout associée aux pays peu développés du Sud, peut encore exister en Pologne.

Voilà pour l’offre. Quid de la demande ? Si l’on en croit les revues professionnelles, les influenceuses sur Internet et les spécialistes de prévision des tendances de consommation, les ateliers de confection polonais devraient être littéralement assiégés. La pandémie devait en effet changer la perception de la consommation dans la vie de millions de Polonais, notamment en matière d’achat de vêtements. Ils devaient en consommer moins, mais de meilleure qualité pour pouvoir les porter pendant plus d’une saison. Évidemment, ces vêtements ne devaient pas venir du bout du monde mais respecter les droits sociaux et les besoins des travailleurs, y compris en matière de rémunération. Tout cela doit bien sûr coûter beaucoup plus cher que la fast fashion made in Bangladesh.

L’essor de la mode éthique

En Pologne, cette évolution avait déjà été amorcée en 2013 après l’effondrement du Rana Plaza, un bâtiment situé dans la banlieue de la capitale du Bangladesh [Dacca] et qui abritait plusieurs usines textiles, dont un fournisseur du grand groupe polonais de prêt-à-porter LPP. Après la catastrophe, qui avait officiellement coûté la vie à plus de 1 100 personnes, le monde avait pour un temps perçu l’échelle des malheurs liés à la mondialisation des chaînes de production et d’approvisionnement de vêtements. L’alternative aux grandes chaînes diaboliques devait être la mode éthique produite localement. C’est du moins ce que lisent les clients sur les sites Internet de nombreux producteurs locaux.

Les coûts élevés de production qu’aiment mettre en avant les propriétaires de marques de vêtements made in Poland résultent généralement de petits volumes de commandes. C’est un malentendu que de les lier aux salaires des couturières, estime Anna Tober, créatrice de la maison Volna. Dans la majorité des ateliers de confection que j’ai pu voir, c’est le salaire minimum qui s’applique, que les vêtements soient ensuite vendus en magasin pour 10 ou pour 100 euros. Je n’ai pas non plus entendu dire que les couturières recevaient des primes lorsqu’elles travaillaient pour une marque qui se présente auprès de ses clients comme éthique et soucieuse de la rémunération des employés. En revanche, dans les usines qui travaillent pour de grandes chaînes, j’ai vu des vêtements de marques qui assurent à leurs clients qu’elles ne produisent que dans leurs propres ateliers. Mes vêtements viennent d’un atelier de Varsovie qui n’est pas le moins cher, mais je sais que là-bas toutes les couturières sont inscrites à la Sécurité sociale.

Le tee-shirt Volna le plus basique coûte 119 zlotys [environ 26 euros], dont 15 vont à la confection et 12 pour la matière. “Avec le reste, je dois payer les cotisations sociales, le site Internet, la comptabilité, les dépenses de marketing et de publicité ainsi que la préparation des prochaines collections. La création d’un modèle me coûte en moyenne 800 zlotys [177 euros], ajoute Anna Tober. Je commande la plupart des pièces à 50 ou 60 exemplaires maximum. S’il y en avait dix fois plus, les coûts seraient distribués sur un nombre plus important de ventes et je pourrais baisser les prix ou gagner plus d’argent.

Sociologue spécialiste de l’éthique dans l’industrie de la mode, Marta Karwacka affirme que “la production made in Poland est devenue pour les clients un gage de qualité. De cette façon, nous nous distinguons des usines chinoises ou indiennes qui ont longtemps eu mauvaise presse. Beaucoup d’attention est également portée à l’écologie, mais les questions de conditions de travail et de rémunérations sont passées sous silence. Est-ce parce qu’il n’y a pas de problème ou parce que les fabricants sentent que cela n’intéresse pas les clients ?

Pause pipi interdite

À Przeworsk [sud-est de la Pologne], en décembre 2018, 150 couturières d’un atelier de confection de costumes qui fournit Vistula, l’une des plus grandes et des plus anciennes marques polonaises de vêtements, s’étaient mises en grève pour dénoncer leurs conditions de travail. Beaucoup doivent porter des couches, car les contremaîtres ne les laissent pas aller aux toilettes quand elles en ont envie. L’été, la température sur le site atteint 40 degrés, mais les employées n’ont pas le droit de garder de l’eau avec elles quand elles sont à l’ouvrage parce que cela pourrait endommager le précieux tissu. Le propriétaire procède au licenciement disciplinaire de trois femmes. La grève est éteinte, mais les couturières renvoyées vont au tribunal et obtiennent leur réintégration. L’affaire fait du bruit dans les médias spécialisés. “Pour autant que je sache, cet atelier travaille toujours pour Vistula”, conclut Grazyna Latos.

Marek Rabij