Une femme et deux hommes sont assis au comptoir d’un bistrot. L’éclairage dans la rue et dans l’établissement nous indique qu’il fait nuit. Chacun d’entre eux a une tasse de café. La femme et l’un des hommes sont assis côte à côte, sans qu’on sache s’ils se connaissent ou s’ils viennent de se rencontrer. L’autre homme est seul. Le cafetier, comme tous les hommes qui travaillent derrière un bar, s’affaire.

C’est Nighthawks (1942), l’une des plus célèbres toiles d’Edward Hopper, l’un des peintres américains les plus connus.

Un écho à notre état d’esprit actuel

Hopper a vécu de 1882 à 1967, mais ses œuvres font aujourd’hui écho à notre état d’esprit. L’année 2021 a commencé, talonnée par la pandémie. De nombreux Américains n’ont pas pu ou voulu retrouver leur famille et leurs amis pour les fêtes de fin d’année, craignant qu’à la faveur de ces contacts le virus ne se propage. Nous n’avons pas organisé de soirées pour le nouvel an, préférant rester à la maison devant un repas et une émission de télé diffusant un compte à rebours. C’est ainsi que nous avons passé l’essentiel d’une année : en isolement.

C’est précisément l’isolement qu’Hopper peint si bien. Dans Automat, de 1927, une femme est attablée seule. Elle tient un café, et, bien qu’il y ait une autre chaise en face d’elle, on ignore si elle attend quelqu’un ou si ce quelqu’un n’arrivera jamais. Early Sunday Morning, de 1930, représente plusieurs commerces désertés – il fait jour, mais les enseignes sont obscures. Dans Room in New York, peint en 1932, une femme et un homme sont ensemble dans une pièce, mais chacun de leur côté. Il lit le journal. Elle lui tourne presque le dos alors qu’elle joue quelques notes de piano sans grande conviction. Dans mes toiles favorites, Morning Sun datée de 1952 et Office in a Small City, datée de 1953, une femme assise sur un lit baigné de soleil et un homme dans un petit bureau regardent tous les deux par la fenêtre ; ils observent le monde ou du moins les fragments du monde qu’ils aperçoivent.

Des peintures revisitées à la faveur de la pandémie

Hopper n’était aucunement un inconnu de son vivant : le Whitney et le Metropolitan Museum of Art (Met), deux des plus grands musées américains, ont acheté ses œuvres dès les années 1930, et le MoMA a organisé une rétrospective de son travail durant cette décennie. Depuis son décès, sa renommée s’est révélée durable.

Fin 2020, Hopper s’est de nouveau trouvé au centre de l’attention. À l’automne, le centre d’art new-yorkais Artechouse a organisé une exposition en réinterprétant Nighthawks [“Oiseaux de nuit”, en français]. Les artistes, Noiland Collective, ont installé NHKS4220 Bar Illusion à la place des comptoirs où s’amassaient les gens avant la pandémie. Les personnages ont été remplacés par des sortes d’hologrammes. Les visiteurs pouvaient se placer au centre de l’installation et voir leur silhouette projetée sur l’œuvre. Les artistes ont expliqué qu’ils voyaient un parallèle entre le monde décrit dans la peinture – l’angoisse et l’appréhension liées à la Seconde Guerre mondiale – et le nôtre.

Et ils ne sont pas les seuls. En février, Del Ray Artisans, une galerie d’art en Virginie, inaugurera une exposition appelée “Après Edward Hopper : variations sur la solitude et l’isolement”, où des artistes contemporains réinventent Hopper. Dans Covid Nighthawks reimagined, Kelly MacConomy réinterprète la scène, mais la femme, les deux hommes et les tasses de café ont disparu. La pièce est désormais vide. La galerie précise que “les artistes présentent leurs interprétations de ce qui est typiquement américain dans l’imagerie d’Hopper : la persévérance, le courage, la diversité et un esprit égalitariste en dépit de l’adversité, de l’appauvrissement et des injustices sociales”.

Une solitude qui rassemble

Si les artistes se tournent de nouveau vers Hopper, c’est notamment parce que son œuvre rappelle que nous avons déjà enduré des périodes éprouvantes par le passé. Ses créations étaient ancrées dans une époque angoissante, terrifiante et solitaire, comme la nôtre. Nous y revoilà, des décennies plus tard.

De plus, ses toiles sont souvent évocatrices d’une connexion humaine, malgré l’isolement. La femme d’Automat avait peut-être l’impression d’être la première à s’être un jour assise seule à une table dans un lieu public, même si bien sûr ce n’était pas le cas. Cette peinture me plaît car cette femme vit quelque chose d’inédit pour elle, mais qui n’a rien d’unique. Si j’aime tant Morning Sun et Office in a Small City, c’est parce qu’individuellement ces œuvres montrent une personne isolée du reste du monde, mais ensemble, elles mettent en lumière tout ce que nous avons en commun. Notre solitude nous rassemble.

Une certaine forme de jalousie émerge

Je me sens un peu moins seule en y pensant. Je voudrais foncer dans le cadre de Morning Sun et rassurer la femme assise sur le lit. Si elle patiente pendant un an, un homme se trouvera dans un bureau dans une petite ville, où il fera la même chose qu’elle. Et si je ne peux pas lui parler, je me dis que partout aux États-Unis et dans le monde, des gens font la même chose que moi. Je reste à l’écart et je crée ainsi un lien avec un ensemble plus vaste.

En fixant trop longtemps les toiles d’Hopper en temps de pandémie, on repère certes les ressemblances entre hier et aujourd’hui, mais également les différences. Je ne m’identifie plus seulement à la solitude des figures de Nighthawks, je les jalouse aussi. Contrairement à nous, elles peuvent côtoyer des inconnus dans les bistrots et les bars. De toutes les choses que m’inspiraient les peintures d’Hopper, l’envie n’en avait jamais fait partie.

Emily Tamkin