Dans un avenir aussi lointain que flou, peut-être sera-t-il de nouveau possible de faire du tourisme en France. Mais ceux qui se disent que ce sera l’occasion, notamment, de dépoussiérer leur français feraient bien d’y réfléchir à deux fois. Car il vaudrait mieux pour eux que la campagne fébrile en faveur de l’“écriture inclusive” que connaît le pays tombe à plat, et vite, encore. Les verbes irréguliers français sont déjà suffisamment compliqués comme ça, on le sait, sans que l’on aille s’infliger en outre une révision “woke” de la langue.

Les signes sont heureusement prometteurs. Le mois dernier, plus de 60 parlementaires ont proposé un projet visant à empêcher la gigantesque et pesante administration française d’utiliser un vocabulaire “inclusif”. L’ancien Premier ministre Édouard Philippe avait déjà ordonné quelque chose de semblable, mais apparemment il est nécessaire d’enfoncer un peu plus le clou. Les députés, issus aussi bien du parti d’Emmanuel Macron que des rangs des Républicains, espèrent que le projet de loi sera débattu incessamment à l’Assemblée.

La calamité des points médians

S’ils l’emportent, cela épargnera aux Français une épidémie de barbarie linguistique, tout en évitant des affres supplémentaires à qui veut apprendre leur langue. Pour les partisans de l’écriture inclusive, la pierre d’achoppement est bien sûr la question du genre des mots, héritage de la grammaire latine. Et plus particulièrement la primauté supposée du masculin sur le féminin.

Le français classique – vous savez, cette langue vieille d’environ deux millénaires, et encore parlée par plus de 300 millions de personnes dans le monde – prévoit que l’on utilise le masculin au pluriel pour un groupe de personnes, comme “des voisins”. Et ce même s’il s’agit en majorité de femmes, ou même si ce ne sont que des femmes, à l’exception d’un seul homme. La version féminine, “voisines”, n’est utilisée que si le groupe ne comporte pas d’homme. L’écriture inclusive prétend rectifier ce “déséquilibre” des genres à l’aide de ce que l’on appelle, semble-t-il, des “points médians”. Le mot deviendrait alors “voisin·e·s”, recouvrant ainsi le masculin et le féminin. Oui. Sans blague. Et comme ça, tout le monde serait heureux. Enfin, en d’autres termes, une demi-douzaine de zélotes seraient vraiment très heureux.

Essayez donc de prononcer ça, pour voir

Outre que c’est manifestement n’importe quoi, et que c’est imprononçable, ce changement mutilerait la langue jusqu’à la rendre incompréhensible. Une objection parmi tant d’autres concerne les adjectifs. En français, vous le savez, ces derniers s’accordent avec le substantif qu’ils décrivent. Par conséquent, il ne suffirait pas de vandaliser le mot “voisins”, il faudrait également corrompre tout adjectif l’accompagnant. Ainsi “des voisins gentils” se transformerait-il en “des voisin·e·s gentil·le·s”. Essayez donc de prononcer ça, pour voir. Et imaginez comme ce sera joli sur les pages d’un roman. Flaubert en sortira clairement grandi.

Autre complication, il n’y a pas de troisième personne du pluriel neutre en français. Le pronom en question est fonction du genre. Il faut par conséquent préciser si le sujet est masculin ou féminin : autrement dit, “ils” ou “elles” Revenons à nos voisins. Ils sont gentils, nous l’avons vu, mais voilà qu’ils décident d’organiser une fête de rue. Qu’allons-nous en faire ? “I·elle·s organisent une fête de rue” ? Est-il seulement possible de l’articuler ?

Un problème de prostate

Où cela se terminera-t-il, puisque le genre de tant de mots en français défie toute logique ? Une féministe pure et dure peut-elle accepter que le mot “sein” soit masculin alors que “prostate” est féminin ? Il va forcément falloir s’occuper de ce problème-là aussi.

Ou pas. Il en va de cela comme de bien d’autres campagnes autour de l’inclusivité, elles excluent apparemment l’essentiel de la population. L’Académie française, rempart de la langue, est ulcérée, il fallait s’y attendre. Le français serait de ce fait “en péril mortel”, y affirme-t-on. Du reste, une grande universitaire comme Isabelle Klock-Fontanille, présidente de l’université de Limoges, aurait également dénoncé l’écriture inclusive comme étant “non seulement inutile, mais dangereuse”.

Il va sans dire qu’il n’y a rien de répréhensible à vouloir féminiser un peu de la langue française, à commencer par les noms de métiers. Rien ne justifie raisonnablement qu’une femme ne puisse être “ingénieure” si elle le souhaite, plutôt que de conserver le titre masculin, “ingénieur”. Idem pour “pharmacienne”, “professeure”, ou tout autre emploi qu’il vous plaira, tiens, en oubliant pas le gouvernement, avec madame la Ministre. Des mots qui n’abîment ni les lèvres ni les pages, les adjectifs et pronoms associés ou, donc, la langue.

“Ils nous prennent pour des idiotes”

Mais je ne connais pas une Française, et j’en connais beaucoup, qui éprouve quelque sympathie que ce soit pour le point médian. Les partisans de ce dernier soutiennent que les annonces d’emplois qui n’utilisent que des termes masculins risquent de “saper la confiance des femmes”. Comme me l’a dit il y a peu mon amie Béatrice : “Ils nous prennent pour des idiotes ? Pour eux, les femmes sont comme des enfants attardés.”

Et une fois de plus, on a l’impression que la bande des “woke” a complètement loupé le coche. Ils sont là à se préoccuper de points médians alors que l’on est en droit de supposer que les femmes ont d’autres soucis en ce moment, bien réels, comme les révélations qui ne cessent de fleurir sur les abus sexuels dont elles sont historiquement victimes, sans parler de la pire pandémie en un siècle et du désespoir économique qui en est indissociable. Je me dis que la proposition des 60 parlementaires va passer comme une lettre à la poste, que les candidats à l’apprentissage du français se rassurent.

Sinon, si les choses partent en quenouille, travaillez dès à présent votre sens de la repartie. Car quiconque a fait du français a croisé dès le début cette phrase emblématique : “la plume de ma tante”. Une phrase scandaleusement genrée. Et pourquoi c’est la tante qui récupère la plume ? L’oncle n’a-t-il donc aucun droit ? Ça va faire mal, pour tout dire.

Anthony Peregrine