À l’époque où le terme évoquait encore des atmosphères moisies et feutrées, David Bowie fut peut-être le premier conservateur d’art branché. “Aujourd’hui, on parlerait effectivement de conservation d’art”, confie l’écrivain Hanif Kureishi. Il a fréquenté la même école que Bowie à Bromley, dans la banlieue sud de Londres, et les deux hommes se sont liés d’amitié lorsque David Bowie a enregistré pour la BBC la bande-son de l’adaptation télévisuelle du roman de Kureishi Le Bouddha des banlieues en 1993.

C’était un garçon intelligent, curieux, un autodidacte devenu collectionneur d’enthousiasmes. Il lisait beaucoup. Il écoutait toutes sortes de musiques. Il s’intéressait au théâtre et à la peinture. Il glanait partout des éléments qu’il intégrait à son art. Il était incroyablement créatif et vivant, en permanence – tant que ce pouvait parfois en être exaspérant.”

Le 10 janvier 2021 marque les cinq ans de la mort de David Bowie. Sa disparition semble beaucoup plus récente, ce qui reflète aussi bien l’onde de choc qui s’est propagée depuis que le chanteur est décédé, à l’âge de 69 ans, que les vibrations artistiques qu’il continue de dégager. Depuis un mois, dans le cadre de la préparation d’un documentaire radiophonique*, je me suis entretenu avec les gens qui le connaissaient et l’admiraient. Dans leur lecture des talents de Bowie, la plupart voient le personnage comme un innovateur prodigieusement original, un pionnier du glam rock et de la musique électronique, l’homme qui a introduit l’androgynie et le transformisme dans l’univers viril du rock.

Juillet 1972, trois minutes devenues légendaires

Pour moi, Bowie incarnait quelque chose de très différent, mais encore rare et impressionnant. Sa véritable influence tenait à l’inlassable curiosité qui faisait de lui un génial découvreur ou précurseur d’idées périphériques – que ce soit le théâtre kabuki, qui inspira son costume de scène ; la technique poétique du “cut-up” de William S. Burrough, qu’il intégrait à ses textes ; ou encore la rythmique krautrock des groupes de rock allemand Neu ! et Can, popularisée dans ses albums Station to Station [1976] et Low [1977] – qu’il a fait entrer en douceur et avantageusement dans les références de la culture populaire.

L’artiste plasticien Grayson Perry, grand admirateur de David Bowie, en convient volontiers : “Il empruntait des éléments au monde de l’art et les intégrait au divertissement de masse ; des éléments qui avaient peut-être une certaine résonance dans les milieux culturels londoniens, mais ne signifiaient rien à cinquante kilomètres de là, à Chelmsford, où je vivais. Bowie nous a permis d’être différents.” Fondamentalement, Bowie a fait pénétrer l’outrancier dans les salons de banlieue, littéralement par sa scandaleuse apparition androgyne dans Top of the Pops en juillet 1972, qui reste sans doute les trois minutes les plus marquantes de l’histoire des émissions musicales de la télévision.

Un extraterrestre sans appétit pour la science-fiction

Ce soir-là, il a interprété la chanson “Starman”. Trois ans plus tôt, il avait signé son premier succès avec “Space Oddity”. Il devait par la suite tenir le rôle de l’extraterrestre dans le film de Nicolas Roeg, L’Homme qui venait d’ailleurs [1976], et manifestement l’univers occupait dans son paysage psycho-géographique la même place que le New Jersey dans celui de Bruce Springsteen ou le Wessex chez l’écrivain du XIXe siècle Thomas Hardy. Selon l’astronaute Chris Hadfield (qui, en 2013, a enregistré à bord de la Station spatiale internationale une interprétation de “Space Oddity” vue des millions de fois sur YouTube), Bowie estimait que sa version était “la plus poignante qu’il ait jamais entendue. Il avait écrit cette chanson alors qu’il sortait tout juste de l’adolescence et il m’avait confié qu’il avait toujours rêvé de voyager dans l’espace. Il avait parfaitement saisi l’état d’esprit de ces premiers astronautes : coupés du monde, ils vivaient une expérience dangereuse, dans ce qui était bien une boîte de conserve. Comme les astronautes lorsqu’ils se retrouvent là-haut, Major Tom s’identifiait non plus à un humain mais à un homme de l’espace.”

Pourtant, à en croire Kureishi, Bowie n’était pas fan de science-fiction. “Il me l’a souvent dit. Il s’intéressait vraiment à l’idée d’être un extraterrestre, parce que c’était ce que nous étions. Nous étions des extraterrestres, par rapport à nos parents qui avaient connu la guerre et les difficultés, alors que nous, on se pavanait dans Bromley en talons aiguilles avec du rouge à lèvres.” Mais Bowie était un lecteur aussi boulimique qu’éclectique. Son producteur Tony Visconti se rappelle avoir vu “des œuvres de Yeats et de Keats dans le studio d’enregistrement”. Pour le tournage de L’Homme qui venait d’ailleurs, Bowie s’était fait fabriquer une bibliothèque ambulante pour “les trois cents livres [qu’il] aim[ait] emporter en tournée”, disait-il. Il fit partager ses cent livres préférés dans une célèbre liste de lecture qui a elle-même fait l’objet d’un livre. (John O’Connell, Bowie. Les livres qui ont changé sa vie, Paris, Gallimard, 2020.)

“Il aurait pu être Mark Zuckerberg”

“En tant que penseur, Bowie a un statut compliqué”, explique le comique David Baddiel, admirateur inconditionnel du chanteur. “Ses fans voulaient le voir comme un intellectuel, mais en réalité il fonctionnait beaucoup à l’instinct. Il avait toujours un coup d’avance, que ce soit sur le funk blanc ou la musique électronique allemande. Il était intelligent, mais il n’avait pas un type d’intelligence austère et purement intellectuelle.” La conservatrice de sa collection particulière, Beth Greenacre, évoque un goût pour l’art tout à la fois académique et sensuel. “C’était un grand connaisseur d’art. Quand, après sa mort, le public a découvert les 350 pièces de la vente aux enchères de Sotheby’s, il a été surpris par le caractère extrêmement subtil, académique et soigneusement sélectionné de sa collection. C’était un esprit qui essayait de se comprendre lui-même, de comprendre le monde et plus particulièrement son pays – de Tracey Emin à Damien Hirst, en passant par Franck Auerbach, Graham Sutherland ou Peter Lanyon — à travers les œuvres d’art qu’il collectionnait.” Son forum d’art en ligne, premier du genre, soutenait de jeunes talents issus des écoles d’art du monde entier.

Toutes les entreprises de Bowie portaient la marque de ce discernement visionnaire. Il a vendu des “Bowie bonds”, des titres boursiers sur ses futures redevances, à des investisseurs, et a été l’un des premiers à adopter Internet à une époque où la plupart des gens considéraient cet outil comme un simple gadget de geek. “Il aurait pu être Mark Zuckerberg”, assure Ron Roy, avec qui il a créé BowieNet, plateforme réunissant un fournisseur d’accès à Internet et un forum. dit : “Nous étions Facebook bien avant Facebook. BowieNet annonçait totalement les réseaux sociaux.”Bowie était ravi de compter parmi son public des astronautes, des philosophes et des chercheurs en physique nucléaire, et il voulait faire de BowieNet un espace de partage d’idées, renchérit Visconti. Bien sûr, il y avait surtout des fans qui se répandaient en compliments sur son génie et sa beauté.”

“Il ne cessait jamais de travailler, même défoncé”

Mais il avait étrangement bien compris le pouvoir naissant d’Internet. En 1999, lors d’un passage dans l’émission Newsnight, Bowie avait ainsi laissé bouche bée [le présentateur] Jeremy Paxman en déclarant : “Je pense que le potentiel de ce qu’Internet fera à la société, en bien comme en mal, est inimaginable.” Pour Baddiel, “en 1999, David Bowie était apparemment le seul à comprendre Internet. Il comprend déjà que cela va tout changer, changer la façon dont nous communiquons, changer la nature du capitalisme, changer le monde à tout jamais. Je ne sais pas bien comment il pouvait savoir ça.”

“C’était loin d’être un fainéant”, ajoute Kureishi, quoi qu’aient pu en penser les pères scandalisés de 1972 en regardant Top of the Pops. “À l’époque où il prenait de la cocaïne, il travaillait cinq jours et cinq nuits d’affilée. Il ne cessait jamais de travailler, pas même quand il avait pris une biture ou était défoncé.” Un avis que partage l’humoriste Ricky Gervais, fan et ami de Bowie.

Il n’était ni Major Tom ni Ziggy. Ce n’était pas un quelconque extraterrestre bizarre. C’était un gars de Londres normal et drôle qui est devenu très bon dans son domaine. Quand on déboulait chez lui, le gardien de son immeuble disait : ‘Ah, vous venez voir M. Jones.’ Et c’était exactement cela. Pas David Bowie. Parce que David Bowie n’existait pas.”

*Diffusé sur BBC Radio 4 et 6 Music, le 10 janvier à 20 heures (21 heures en France).

Stuart Maconie