“Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas courant que la traduction d’une œuvre de poésie fasse autant de bruit aux Pays-Bas, relève De Volkskrant. D’autant moins courant qu’il s’agit d’une traduction qui n’a même pas encore été réalisée.”

Et pourtant. L’affaire qui agite le monde littéraire néerlandophone concerne la traduction de The Hill We Climb (“La Colline que nous escaladons”), le texte de la poétesse africaine-américaine Amanda Gorman, très remarqué lors de la cérémonie d’investiture du président Joe Biden. Aux Pays-Bas, le choix de la maison d’édition Meulenhoff s’est porté sur une figure littéraire de premier plan, Marieke Lucas Rijneveld, qui a reçu l’an dernier le prestigieux International Booker Prize pour son roman De avond is ongemak (Qui sème le vent, éditions Buchet-Chastel).

Oui mais voilà, poursuit le journal néerlandais, Marieke Lucas Rijneveld représente certes, en tant que personne non binaire, “la diversité, qui s’exprime de plus en plus – et à juste titre – dans le monde littéraire”, mais il s’agit d’une personne blanche, comme beaucoup l’ont rapidement regretté dans la presse et sur les réseaux sociaux. “Sans rien nier des qualités de Rijneveld, pourquoi ne pas avoir choisi quelqu’un qui, comme Gorman, soit une jeune femme, slameuse et fièrement noire ?” interroge ainsi, dans les colonnes du même quotidien, la journaliste et activiste noire Janice Deul.

Avant d’étudier à Harvard, Amanda Gorman a été élevée par une mère célibataire, elle a eu des problèmes d’élocution qui ont fait croire à un retard. Son travail et sa vie sont forcément marqués par son expérience et son identité de femme noire. Dès lors, n’est-ce pas pour le moins une occasion manquée que de confier ce travail à Marieke Lucas Rijneveld ?”

Ce choix est un exemple typique du “surplomb de la pensée blanche”, abonde dans ce sens l’écrivaine néerlandaise Olave Nduwanje, citée par De Standaard. “Comment ont-ils pu proposer quelqu’un qui n’a pas d’expérience en traduction et qui ne dispose pas de solides connaissances en anglais ? Ce choix s’explique par des motivations commerciales et par la paresse blanche : les personnes blanches sont en effet convaincues de pouvoir comprendre n’importe quel vécu.”

Face à la bronca, Marieke Lucas Rijneveld a renoncé à cette mission et l’a fait savoir sur Twitter le 26 février. De son côté, l’éditeur ne s’est pas encore prononcé sur le choix d’un autre traducteur.

Reconnaître l’altérité de l’expérience

Ce retrait n’a pas pour autant mis fin au débat dans la presse belge et néerlandaise. Ainsi, sans pour autant défendre le premier choix de l’éditeur, le poète et traducteur Samuel Vriezen n’est pas d’accord avec l’idée que “seule une jeune femme noire soit capable de traduire l’œuvre d’une jeune femme noire”, comme il l’explique au quotidien belge De Standaard.

Pour moi, poser le débat de cette façon constitue une menace pour le métier de la traduction littéraire. Je ne dis pas ça parce que j’ai peur de perdre ma propre position mais parce que ça touche à l’essence de notre profession. Un traducteur doit savoir dépasser sa propre identité. En tant qu’homme blanc cisgenre, je dois pouvoir traduire l’œuvre d’une Américaine queer. Il ne s’agit pas de connaître l’expérience de l’autre, mais de reconnaître l’altérité de cette expérience.”

Il n’est pas facile de déterminer quelle personne est la plus à même de traduire un texte littéraire, ajoute l’autrice et traductrice Gaea Schoeters, dans un autre article du Standaard. Les critères sont nombreux, comme la maîtrise de la langue, la connaissance du genre, la sensibilité… “Je peux entendre que l’on choisisse quelqu’un qui, de par son propre parcours, a une meilleure perception des références culturelles. Mais j’ai un peu peur qu’on tende vers une approche où seules les femmes peuvent traduire d’autres femmes, les Blancs d’autres Blancs, et les Noirs d’autres Noirs.”

C’est vrai, tranche le chroniqueur Mohamed Ouaamari dans les colonnes du Morgen : iI en va des traducteurs comme des écrivains, ils doivent pouvoir concevoir d’autres réalités que la leur et “c’est la qualité de la plume, pas la couleur de peau, qui fait la valeur d’un texte”. Mais il ajoute aussitôt : “Le problème, c’est qu’il n’y a à ce jour pratiquement pas de place pour les plumes issues des minorités, et que le secteur littéraire est encore très largement blanc.” Sans parler du peu de cas qui est fait du slam.

En offrant une tribune à Amanda Gorman, Joe Biden et Kamala Harris ont montré qu’ils avaient entendu le mouvement Black Lives Matter. “Tout le contraire des éditions Meulenhoff qui, par leur choix, ont refusé de faire de la place à toute une scène qui lutte pour la reconnaissance de ce genre littéraire.”

“Peut-être les éditions Meulenhoff auraient-elles mieux fait de regarder du côté de Fayard”, écrit De Standaard, relevant que l’éditeur français a fait le choix, pour traduire le texte d’Amanda Gorman, de l’artiste belgo-congolaise Lous and the Yakuza.

Carole Lyon