À La Havane, les artistes et les intellectuels mobilisés pour leurs droits ne sont plus seuls, même s’ils sont pour l’instant vaincus. Ceux qui ont eu l’audace de faire le pied de grue devant le ministère de la Culture la nuit du 27 novembre pour demander que cesse la censure à leur encontre sont désormais soutenus par une communauté d’écrivains, d’historiens et de professeurs d’Amérique latine, d’Europe et des États-Unis, unis par leurs liens avec Cuba ou leurs origines cubaines.

La revue hispanophone Letras Libres a publié le 6 décembre la lettre ouverte de ces 140 universitaires de tous horizons qui “récusent les positions antidémocratiques que le gouvernement cubain a démontrées dans sa réponse à ce qu’ils estiment être des revendications justes de la société civile. Ils demandent aux autorités d’ouvrir urgemment un dialogue national.”

La manifestation pacifique spontanée du 27N, selon le nom qu’elle porte désormais et qui entérine un nouveau mouvement présent sur Facebook, avait fait suite à l’évacuation, la veille, par les forces de l’ordre de grévistes du collectif d’artistes dit de San Isidro, créé en 2018.

Au matin du samedi 28 novembre, alors que le vice-ministre de la Culture avait accepté, à la surprise générale, de recevoir une délégation de manifestants et avait acté l’ouverture d’un dialogue, le magazine latino-américain Rialta dont le siège est situé au Mexique, écrivait : “Ce qui vient de se passer à La Havane est une réussite terriblement importante, indépendamment de ce qui s’ensuivra.”

Rialta avait néanmoins raison d’émettre des réserves sur la suite : dans les jours qui ont suivi, le régime cubain a écarté toute idée de dialogue et entamé une campagne de dénigrement à l’encontre des collectifs d’artistes et d’intellectuels. Sur Twitter, le journaliste cubain Abraham Jiménez Enoa écrit :

C’est complètement fini, le gouvernement a décidé que les artistes du 27N étaient des ‘mercenaires’ et qu’ils étaient ‘payés par la CIA’, il a donc rompu le dialogue et s’est réuni avec des artistes fidèles au régime.”

Des mercenaires payés par la CIA, selon le pouvoir

De son côté, le quotidien du régime Granma relaie le message officiel :

Le ministre de la Culture ne se réunira pas avec des personnes qui sont en contact direct avec le gouvernement des États-Unis et en reçoivent des financements, des appuis logistiques et un soutien propagandiste […].”

Dans un article publié par le New York Times, un journaliste cubain du site critique El Estornudo situé à La Havane ne s’estime pas pour autant vaincu, bien que lui-même ait été la cible de dénigrement de la part du régime :

Bien qu’à court terme, il n’y ait rien à attendre du gouvernement […], le fait que beaucoup de jeunes de La Havane soient devenus pour quelques heures des citoyens et qu’un ministère reçoive des artistes jusque-là discrédités par les autorités représente autant de signaux qu’on ne doit pas ignorer.”

De fait, constate le même New York Times dans un autre article, la pénétration désormais bien plus importante qu’il y a quelques années d’Internet et des réseaux sociaux sur l’île permet “à une armée de Cubains d’être connectés les uns aux autres et de s’organiser pour défendre des causes communes”.

Ce “réveil citoyen”, constatent les auteurs, n’est peut-être pas massif, mais désormais, 7 millions de Cubains, à savoir les deux tiers de la population, ont un accès, même ralenti, à Internet. Et sont témoins, par exemple sur Facebook, de réunions virtuelles de débats organisées par des intellectuels sur l’île – mais bloquées par les autorités.

Sabine Grandadam