Jeanne réside pourtant à deux pas de l’hôpital René-Muret, l’établissement de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (APHP) à Sevran, où la campagne de vaccination française des personnes âgées a démarré dès le 27 décembre. Devant la pharmacie Rougemont, où deux jeunes préparatrices masquées répondent aux questions d’un patient âgé sur les risques de contamination du “nouveau virus anglais”, cette jeune retraitée nous prend par le bras pour parler “tranquillement”.

Certes, personne n’a encore déclaré de problèmes avec le vaccin Pfizer-BioNTech, inoculé depuis presque dix jours à quelques centaines de mètres, au service gériatrique de cet hôpital. Certes Mauricette, première Française à avoir reçu la première dose immunitaire, ancienne aide ménagère de 78 ans, n’a subi depuis lors aucun effet secondaire. Mais… “J’ai écouté ce qu’a dit Martin Hirsch [le patron de l’APHP], confie Jeanne à demi-voix, dans le froid de cette fin d’après-midi. Sauf qu’ici, au conseil municipal, tout le monde n’est pas de cet avis. Ce vaccin, c’est une opération de com…”

Jeanne nous montre sa carte Vitale, la carte verte de la Sécurité sociale qui, en France, permet la gratuité des soins. À 66 ans, cette veuve, ancienne fleuriste à Livry-Gargan, la ville voisine de Sevran, se dit “en forme” et fière de n’avoir jamais été vaccinée contre la grippe. Elle ne regardera pas, promet-elle, la conférence de presse du Premier ministre Jean Castex ce jeudi.

“Pourquoi ce vaccin a-t-il pu être fabriqué si vite ?”

L’annonce d’une accélération des vaccinations (moins de 5 000 en France jusque-là) et la probable prolongation de la fermeture des cafés-restaurants et des lieux culturels, pour cause de taux de contamination toujours élevé (20 489 nouveaux cas le mercredi 6 janvier) ne font pas chanceler sa détermination : “Chaque année, je reçois le papier de la Sécu m’invitant à me faire vacciner. Vous imaginez où il termine…” Le gérant de la pharmacie Rougemont, juste derrière, est occupé.

Son collègue le plus proche, dont l’officine se trouve près de la clinique privée Vauban, accepte de nous dresser le portrait de ses clients “vaccino-sceptiques” : “Deux questions reviennent toujours : pourquoi ce vaccin a-t-il pu être fabriqué si vite, et pourquoi celui du groupe français Sanofi n’est-il toujours pas prêt ?” raconte-t-il. L’affaire du conseil municipal de Sevran cité par Jeanne s’éclaire. Une élue de l’opposition a reproché au maire, Stéphane Blanchet, d’avoir accueilli les premières injections. La presse locale s’est saisie du débat : “Je ne comprends pas. On connaît toute l’histoire de cette vaccination, répond l’élu, répétant ce qu’il a plusieurs fois dit à la télévision. Il faut y aller. On attend cette campagne de vaccination depuis des mois.”

Les mauvais souvenirs du virus H1N1

Place quand même aux questions. Car elles expliquent largement le retard pris par la France face à ses voisins en matière de distribution des vaccins disponibles : environ 7 000 premières injections effectuées au 5 janvier, alors que plus de 500 000 doses sont déjà arrivées sur le territoire. La rapidité de l’élaboration du vaccin ? “Les nombreuses polémiques ayant eu lieu lors de l’épidémie de grippe H1N1 en 2009-2010 sur l’opportunité de la vaccination et la révélation de possibles conflits d’intérêts ont enrayé durablement la confiance des Français”, juge Antoine Bristielle, auteur d’une note pour la Fondation Jean Jaurès, selon laquelle les femmes sont plus inquiètes que les hommes et, sans surprise, les jeunes plus antivaccins que les personnes âgées.

Les vaccins contre le virus H1N1 avaient été élaborés eux aussi en moins d’un an. La France avait commandé prés de 100 millions de doses, optant pour une stratégie très volontariste. Cinq millions de Français avaient été vaccinés pour Noël 2009. Jusqu’à ce qu’un nom vienne vite gâcher ce succès sanitaire : le syndrome de Guillain-Barré, une maladie neurologique impossible à relier à la vaccination mais repérée simultanément. L’affaire s’enraie. Des soignants malades menacent de porter plainte contre les laboratoires. La ministre de la Santé Roselyne Bachelot (aujourd’hui chargée de la Culture après son retour en politique) doit alors reconnaître que certains experts sont en lien avec la “pharma”. “Le schéma H1N1 s’est produit avec le Covid-19, poursuit la note de la Fondation Jean Jaurès. Le doute s’est installé. Entre le début de l’épidémie et le mois d’octobre 2020, la confiance des Français envers les scientifiques a baissé de plus de 20 points.”

Les sondages sur les antivaccins français doivent pourtant être pris avec beaucoup de précautions. Dans le détail, la dernière enquête d’opinion menée par France Info dessine un portrait contrasté : alors que 32 % seulement des 35-49 ans disent OK aux vaccins, 58 % des plus de 65 ans sont prêts pour la piqûre. Le milieu social joue aussi : 62 % des cadres se vaccineraient, alors que 73 % des ouvriers s’y refusent. Le groupe des Vaxxeuses, créé sur Facebook pour défendre la campagne d’immunisation, estime que les traitements sont “pris en otage” et que ces chiffres baisseront au fur et à mesure de la diffusion du précieux sérum : “Ceux qui sont contre les vaccins sont aussi ceux qui diffusent les théories les plus contestables sur le Covid”, estime l’un de ses animateurs, contacté via le réseau social. Beaucoup sont, par exemple, des supporters du professeur marseillais Didier Raoult, qui, en juin dernier, affirmait : “Contre les maladies émergentes, il y a zéro possibilité malgré les milliards dépensés. Il est donc statistiquement improbable qu’un vaccin soit disponible contre ce coronavirus.”

Les retards de Sanofi Pasteur

La seconde question relevée par le pharmacien de Sevran est en revanche plus délicate. Elle porte sur le retard pris par le laboratoire Sanofi Pasteur, dont le nom renvoie au plus bel âge de la médecine française. Ses deux vaccins à base de protéine “recombinante”, réalisée avec l’Américain GlaxoSmithKline, et d’ARN messager, avec Translate Bio, ne seront prêts que fin 2021 selon sa propre communication. Effet de défiance garanti, surtout après la déclaration de son vice-président, Thomas Triomphe, reconnaissant “une réponse immunitaire insuffisante pour des personnes plus âgées, car la formulation n’était pas optimale”.

Mehdi est infirmier à l’hôpital René-Muret de Sevran. Il vient de finir sa journée et échange sur le parking. “Nos patients ne nient pas le mal causé par le virus, mais ils mettent en doute son origine, et donc les moyens pour le combattre. Un vaccin français, maintenant, aurait sans doute été utile pour convaincre. Virus chinois, vaccins étrangers, cela fait beaucoup… En plus, à part le professeur Raoult, reconnaissons-le, aucun scientifique français n’a réussi à capter l’attention populaire dans cette pandémie.”

Car il s’agit bien d’y croire. Ou pas. Selon le sondage de France Info réalisé auprès de 1 004 personnes, 82 % des Français estiment que se faire vacciner est “une décision purement personnelle qui ne regarde que soi”, 55 % d’entre eux réfutent par ailleurs l’idée que ne pas se vacciner est “égoïste”, et 68 % récusent le procès en “obscurantisme”.

“Cessons d’écouter ceux qui doutent de tout sans arguments. Assumons une prise de risque, indispensable vu la crise actuelle”, juge André Gattolin, sénateur de la majorité présidentielle. L’impact de la défiance ambiante n’en est pas moins déterminant : pour y remédier, des centaines de maires de la région parisienne, emmenés par le maire de Poissy Karl Olive (droite), ont demandé à se faire vacciner en public le même jour, devant les caméras. Sans obtenir, jusque-là, ni date ni réponse ferme des autorités de santé.

Richard Werly