Aéroport international de Tripoli, août 2011. Les forces rebelles n’ont pas encore capturé le dirigeant libyen Muammar Khadafi. Ce sera fini quelques semaines plus tard. Mais déjà, ils ont mis la main sur un butin de taille. Un des symboles les plus emblématiques de son pouvoir : son Airbus A340-200.

“Le fuselage est criblé de balles et d’éclats d’obus mais l’intérieur est intact”, écrit CNN dans une enquête publiée sur son site internet. Un intérieur luxueux (suite, salle de bain, salle de cinéma…) dans lequel ces mêmes rebelles prennent un malin plaisir à poser pour les journalistes et photographes étrangers.

Même si vu de l’extérieur il ressemblait à n’importe quel autre avion de la compagnie nationale libyenne, Afriqiyah Airways, cet appareil à l’aménagement hors norme était de fait le ‘palais volant’ de Khadafi.”

Une fois le dictateur chassé du pouvoir et éliminé, que faire de cet avion ? CNN rappelle que les voisins tunisiens avaient revendu le jet du président Ben Ali à Turkish Airlines et qu’il avait été reconverti en avion de ligne classique. Mais les nouveaux dirigeants libyens ont écarté cette option. “Et une chose était claire : quelle soit son utilisation à venir, l’Airbus nécessitait une révision de fond en comble”, écrit le journaliste Miquel Ros. C’est ainsi que l’avion présidentiel s’envole en 2012 vers les ateliers d’EAS Industries à Perpignan.

“Un imbroglio judiciaire international”

Une fois en France, il est réparé et repeint. En 2013, il est prêt à reprendre les airs “mais plutôt que d’en faire un avion commercial, le gouvernement libyen se l’est approprié”. Une nouvelle vie de courte durée. Car dès mars 2014, en raison de la détérioration de la situation sécuritaire en Libye, le 54-ONE est de retour à Perpignan. Pour de bon, souligne le média américain. Car l’appareil, au cœur d’“un imbroglio judiciaire international”, est cloué au sol depuis.

Petit retour en arrière. En 1996, l’A340 est livré au prince Jefri Bolkiah, “le frère play-boy du sultan de Brunei”. Quatre ans plus tard, alors embourbé dans une affaire judiciaire avec sa propre famille, ledit prince le revend après, dit-il, “l’avoir aménagé pour 250 millions de dollars”. Un autre prince, saoudien cette fois-ci, s’en porte acquéreur. “Mais peu après, l’Airbus est à nouveau sur le marché et c’est là que Khadafi entre en scène”, raconte CNN. Le dirigeant libyen l’acquiert en 2006 pour 120 millions de dollars.

930 millions de dollars de dédommagement

La transaction fait l’objet d’une première plainte en 2013, déposée par une femmes d’affaires jordanienne ayant servi d’intermédiaire. Mais c’est une autre procédure judiciaire, engagée la même année, qui empêchera l’avion de redécoller de Perpignan. “L’année où Khadafi a fait l’acquisition de son Airbus, le gouvernement libyen a signé un accord avec le groupe Al Kharafi, un conglomérat basé au Koweït, en vue de développer un complexe hôtelier dans la ville balnéaire de Tajura, près de Tripoli”, explique CNN. Mais en 2010, l’accord est annulé par la partie libyenne.

L’entrepreneur engage des poursuites devant un tribunal international du Caire qui lui donne raison, en 2013 donc, et lui accorde 930 millions de dollars de dédommagement. C’est là “le premier acte d’une bataille judiciaire complexe” menée devant plusieurs juridictions et qui se poursuit aujourd’hui. Et au centre de laquelle, l’avion apparaît comme une possible source pour ce dédommagement.

Le groupe Al Kharafi porte en effet plainte contre la Libye en France. “Si bien que, lorsque l’A340 a atterri à Perpignan, Al Kharafi a cherché à le faire saisir”, écrit CNN. “Mais en 2015, la justice française a estimé que l’avion, dont la valeur était alors évaluée à 60 millions de dollars, était propriété d’un État souverain et jouissait à ce titre d’une immunité le mettant à l’abri d’une telle requête.”

Al Kharafi fait appel de cette décision. Et tandis que “son appel progressait lentement dans les rouages de la justice française”, les frais de réparation et de maintenance s’accumulaient pour s’élever à près de 3 millions d’euros. D’où le dépôt d’une autre plainte.

“Quoi qu’il en soit, il semble que l’avion soit toujours entretenu”, note Miquel Ros. Pour autant, ajoute le journaliste, “il est difficile de prédire l’avenir de l’‘avion de Khadafi’”. “Mais pure coïncidence, il n’est pas le seul avion présidentiel à être un résident de longue durée à Perpignan.” Les Boeing des présidents béninois et mauritanien lui tiennent compagnie. “Et encore plus récemment, en janvier 2021, un autre Airbus A340 présidentiel s’est posé pour des opérations de maintenance. Mais celui-ci, utilisé par Emmanuel Macron, ne devrait pas s’éterniser au milieu des vignobles du Roussillon.”