Face à la vague de trafic de cocaïne en Guyane, une commission d'enquête du Sénat français a exigé mardi "une réponse ambitieuse" contre ce phénomène du Suriname voisin, qui se nourrit de la misère sociale de cette région d'outre-mer.

Depuis plus de 20 ans, l'aéroport d'Orly fait l'objet d'une danse secrète. Certains hommes reçoivent des célibataires qui arrivent sur un vol de Cayenne, en Guyane, et s'occupent de leurs bagages. Cependant, ceux-ci ne contiennent que quelques pièces de vêtements, les biens précieux transportés par ces voyageurs se retrouvent en fait sur leur corps. En effet, ces «mules» portent plusieurs dizaines de capsules de cocaïne soigneusement emballées qu'elles ont ingérées avant leur départ.

Les autorités françaises recherchent une réponse contre cette pratique qui s'est rapidement développée ces dernières décennies. Dans un rapport approuvé la semaine dernière, une commission d'enquête du Sénat recommande "de renforcer la politique répressive, d'intensifier les contrôles et les saisies pour réduire la rentabilité du trafic et dissuader les trafiquants". De même, le document demande la mise en place d'un «volet social ambitieux», en termes de prévention et de réinsertion.

Le trafic de cocaïne entre la Guyane et Paris représente entre 15 et 20% des entrées du territoire hexagonal, a expliqué le chercheur Antoine Karam, sénateur de La República en Marcha (LREM) de Guyane, lors d'une conférence de presse.

Selon le rapport de mission, on estime qu'entre 20 et 30 «mulets» – trafiquants de cocaïne – embarquent sur chacun des vols quittant Cayenne pour Paris. Un tiers d'entre eux accompliraient leur mission sans être détectés par les autorités.

Entre 20 et 30 mules par vol Cayenne-Paris

Ce trafic prospère du fait de sa proximité avec le Suriname, pays de transit de drogue depuis les années 1980: «Il y a eu une structuration du trafic à partir de 1980 en Guyane, puis au Suriname et, à la fin de cette décennie, une concentration dans ce pays.

Pablo Escobar serait même venu au Suriname pour démarrer le trafic, qui a inondé notamment les Pays-Bas, l'ancienne métropole vers laquelle il y a des vols directs », a expliqué David Weinberger, chercheur à l'Institut national des hautes études de sécurité et Justice (INHESJ, pour son sigle en français), spécialiste des routes de la drogue en Amérique du Sud, lors de son audition au Sénat fin juin.

«Au cours des années 2005-2010, une diversification de la route surinamaise a commencé à affecter la Guyane. Une des hypothèses qui pourrait l'expliquer serait que les actions aux Pays-Bas pour atténuer le flux de passeurs arrivant à l'aéroport de Schiphol via l'aviation commerciale ont provoqué un effet de transfert vers la Guyane », a récemment détaillé le chercheur dans un entretien avec RFI, soulignant que malgré la diversification, la route du Suriname était toujours très active.

«La cocaïne qui transite par la Guyane vient presque exclusivement de Colombie, en passant par le Suriname, qui constitue un centre régional: au Suriname, il est possible d'acheter de la cocaïne en gros, au détail, sous forme de poudre, liquide – plus difficile à identifier «Ou même des valises dans lesquelles le même plastique est de la cocaïne», a-t-il expliqué au Sénat.

Un trafic qui prospère grâce à la misère sociale

En Guyane, où la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, les passeurs recrutent leurs mulets profitant du fait que la misère sociale offre peu de perspectives d'avenir, notamment à Saint-Laurent-de-Maroni, deuxième ville du pays et frontière avec le Suriname.

Sans perspective d'emploi, les jeunes hommes sont des recrues faciles pour les trafiquants de drogue du Suriname, qui les envoient dans la métropole le ventre chargé de capsules de cocaïne.

«Dans l'ouest de la Guyane, le chômage touche une grande partie de la population, plus de 50% entre 18 et 25 ans. Dans ce contexte, il est tentant pour ces personnes de profiter de la possibilité de gagner entre 3 500 et 4 000 euros par voyage. Un certain nombre d'acteurs reprochent à l'Etat de ne pas être intervenu pour les en empêcher », a expliqué Marc Del Grande, préfet de Guyane, lors de son audition fin mai.

Cependant, les jeunes Guyanais ne sont pas les seules cibles des trafiquants. «L'adversaire s'adapte: au début, il s'agissait principalement de jeunes de l'ouest du Guyanais, mais lorsque les forces de l'ordre ont commencé à cibler les jeunes hommes de Saint-Laurent-du-Maroni, les trafiquants ont commencé à recruter de jeunes mères. avec des enfants, puis des personnes âgées », détaille le préfet. «Juste avant le début de la séquestration, nous avons observé une nouvelle tendance: les trafiquants recrutaient majoritairement des jeunes des quartiers sensibles de France qui venaient en Guyane et transportaient les drogues à leur retour».

Renforcer la répression et la prévention

Le rapport approuvé ce mardi 15 septembre à l'unanimité par la mission d'information «Trafic de drogue de Guyane» entend agir à deux niveaux: une intensification de la politique répressive et une «composante sociale ambitieuse».

"La vraie solution est d'attaquer les réseaux au moyen de saisies massives", a souligné le président de la mission, Olivier Cigoletti, sénateur de la Haute-Loire (Union centriste). Le rapport recommande également un assouplissement des procédures «en particulier la chaîne criminelle, afin d'éviter l'embolie judiciaire».

Cigoletti propose également de confier au préfet l'aspect préventif «en étroite collaboration avec la Collectivité territoriale de Guyane, une mission de promotion de la politique de prévention et de coordination des initiatives locales» et «d'augmenter les crédits accordés à la prévention».

Enfin, il propose d'améliorer la coopération internationale, de renforcer le rôle de la France dans la zone caraïbe dans la lutte contre le trafic de drogue et d'intensifier sa coopération bilatérale avec les pays voisins, notamment le Suriname.

"Le démantèlement de groupes criminels à grande échelle (…) implique une coopération avec le Suriname, le Brésil, le Venezuela, la Colombie, sans parler des Pays-Bas, qui détiennent d'importantes informations sur les réseaux surinamais", a déclaré David Weinberger avant le Sénat.

Cet article a été adapté de son original en français