À chacun sa version du récit familial. Lorsqu’il publie, en 2019, le roman Colette et Jacques sur la vie rocambolesque de ses parents – l’ancien résistant Jacques Duhamel, devenu ministre de Georges Pompidou, et Colette Rousselot, longtemps directrice des Éditions de la Table ronde –, Olivier Duhamel insiste sur le symbolisme de ce couple, pilier de la scène politique et littéraire parisienne des années 1950-1970. Une mère qualifiée de “femme libre, directe, à rebours des conventions de son époque et de son milieu”. Un père “toujours sceptique”, obsédé par la réticence de son fils à poursuivre sa thèse en sciences politiques. Colette et Jacques est célébré comme le reflet d’une époque révolue. Le Monde, Le Figaro et tous les autres y vont de leurs compliments. Logique : Olivier Duhamel, constitutionnaliste et politologue de premier plan, est un intellectuel incontournable. N’est-ce pas à l’ancien député européen socialiste (1997-2004) que les partis politiques français doivent l’idée de ces “primaires” pour sélectionner leur candidat à la présidentielle, déjouées avec fracas en 2017 par le bulldozer Macron ?

Une “Familia grande”

L’autre version du récit des Duhamel est celle que donne, dans un livre à paraître ce jeudi 7 janvier en France aux Éditions du Seuil (dont Olivier Duhamel est l’un des auteurs), la juriste Camille Kouchner*, née en 1975 de l’union de l’auteure Évelyne Pisier et de Bernard Kouchner, ancien ministre et cofondateur de Médecins sans frontières. Le Monde et L’Obs en publient ce mardi les bonnes feuilles.

Duhamel ou Kouchner ? Le rapprochement des deux familles s’explique. Divorcée en 1980 du “french doctor” le plus célèbre de l’Hexagone, l’intellectuelle engagée à gauche toute (elle eut une aventure sentimentale de quatre ans avec Fidel Castro) se remarie dans la foulée avec… Olivier Duhamel. Les trois enfants Pisier-Kouchner, dont Camille et son frère jumeau, baptisé Victor dans l’ouvrage, grandissent donc dans une famille à trois branches : les Pisier (Évelyne et sa sœur Marie-France, actrice décédée en avril 2011), les Kouchner (Bernard et son épouse actuelle, Christine Ockrent) et les Duhamel (dont Olivier est le chef de file – sans lien de parenté avec le journaliste politique Alain Duhamel). Une “familia grande” (le titre du livre à paraître) lestée d’un très lourd secret : les actes d’inceste répétés qu’aurait commis Olivier Duhamel sur son beau-fils, le frère jumeau de Camille, lorsqu’il avait 13 ans. Le politologue, qui a démissionné de toutes ses fonctions et de la présidence de la Fondation nationale des sciences politiques, n’a pour l’heure pas nié, ni donné sa version des faits.

Mandarin des lettres et de la politique

Voici, rapidement résumée, l’affaire qui, depuis ce lundi 4 janvier, secoue l’élite intellectuelle française. Et en partie sa frange de gauche, ces compagnons de route du Parti socialiste, enfants de mai 1968, qui flamboyèrent sous les deux septennats de François Mitterrand puis, pour certains, misèrent plus tard sur l’ascension d’un certain… Dominique Strauss-Kahn. Au premier rang : Olivier Duhamel. L’archétype du “mandarin” des lettres, du pouvoir et des médias. Charismatique en diable. Ténor de Sciences Po, l’une des fabriques de l’élite parisienne. Directeur, aux Éditions du Seuil, de la revue Pouvoirs, dont le titre dit tout. Mais aussi chroniqueur sur la chaîne d’information LCI et sur Europe 1. L’homme qui, en 1988, interviewa François Mitterrand sur sa pratique de la fonction suprême. L’homme qui, tout en dissertant sur les liens entre la presse et Nicolas Sarkozy, n’hésita pas à s’en prendre violemment, en 2011, aux journalistes qui relataient les accusations de viol portées, à New York, contre Dominique Strauss-Kahn…

En 1959 déjà, les “ballets roses”

Une chose est certaine, même si la justice n’est pour l’heure pas encore saisie, à la lumière des commentaires parus dans la presse : tout le monde savait. À commencer par l’ancien ministre Bernard Kouchner, qui voulut jadis “casser la figure” au second mari de sa première femme. À commencer aussi par Marie-France Pisier, interprète fétiche des films de François Truffaut. Et tous les autres ? Les journalistes familiers de la table familiale. Les politiques, d’autant plus informés lorsqu’ils sont au pouvoir.

La France intellectuelle a, ces jours-ci, de quoi être assommée. Olivier Duhamel était une vigie et un repère pour ses étudiants. Le séisme est assuré. Avec en arrière-plan d’autres accusations. Celle formulée en 2009 par François Bayrou contre l’ex-député européen écologiste Daniel Cohn-Bendit, soupçonné de “complaisance pédophile”, ayant “poussé et justifié des actes à l’égard d’enfants impossibles à accepter”. Accusation plus récente de pédocriminalité lancée par l’auteure Vanessa Springora contre l’écrivain Gabriel Matzneff, accusé d’avoir de longues années profité de l’emprise qu’il exerçait sur elle à l’âge de 14-15 ans. L’histoire d’une France qui, en 1959 déjà, fut secouée par le scandale des “ballets roses”, parties fines avec adolescentes dont l’un des abonnés était le président socialiste de l’Assemblée nationale de l’époque, André Le Troquer.

Le silence complice de certaines élites

“J’avais 14 ans et j’ai laissé faire […]. J’avais 14 ans, je savais et je n’ai rien dit”, écrit Camille Kouchner, maîtresse de conférences en droit de 45 ans, selon des extraits du livre. “Mon livre raconte à quel point beaucoup de gens étaient au courant, assure-t-elle dans un entretien à L’Obs. J’ai pensé que mon livre pouvait paraître obscène à cause de la notoriété de ma famille. Puis je me suis dit : c’est justement pour ça qu’il faut le faire.” Revoilà donc le silence complice de certaines élites françaises à nouveau sur le banc des accusés.

“Ce qui, aujourd’hui, démarque la France face à ces délits sexuels, c’est la résistance à réexaminer le passé, à énoncer les torts et tout simplement à blâmer les coupables et ceux qui les ont aidés, expliquait en janvier 2020 dans Libération la professeure Éléonore Lépinard, de l’université de Lausanne, ancienne élève de… Sciences Po Paris. La majeure partie de nos figures d’autorité sociale participent, par un silence complice, des ricanements gênés ou même un tapage – applaudir pour couvrir la voix isolée d’une victime – à une immense entreprise de cover up. Le dictionnaire Oxford en donne la définition suivante : ‘Tentative d’empêcher le public de connaître la vérité à propos d’un crime ou d’une erreur’”.

Piégés par l’héritage hédoniste et libertaire de mai 1968, praticiens d’un “entre-soi” qui les protège, liés aux responsables politiques par leurs itinéraires familiaux, secoués et déboussolés par l’irruption de la cancel culture, une partie des intellectuels français, aujourd’hui septuagénaires, ne pourront pas faire l’économie, après la parution du livre de Camille Kouchner, d’un douloureux examen de conscience. Tandis que leurs détracteurs y trouveront à coup sûr du grain à moudre pour leur terrifiante surenchère populiste anti-élite.

*Camille Kouchner est aujourd’hui la compagne de Louis Dreyfus, président du directoire du groupe Le Monde, dont fait partie Courrier international.

Richard Werly