À près de 73 ans, le philosophe britannique John Gray (à ne pas confondre avec son homonyme américain, auteur du célèbre Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus) a eu plusieurs chats dans sa vie : ceux de son enfance à South Shields, dans le nord-est de l’Angleterre. Puis “deux paires” qui l’ont successivement accompagné, adulte, raconte The Guardian : Deux sœurs birmanes, Sophie and Sarah, deux frères birmans, Jamie and Julian.”

Sortir du ronron de la rationalité

Le dernier d’entre eux est mort il y a un peu plus d’un an, à l’âge vénérable de 23 ans. Mais Gray – un intellectuel “connu pour ne pas croire au progrès”, note The Times – n’a pas oublié les leçons apprises au contact de ses chers félins. À commencer par celle-ci, qui peut surprendre de la part d’un philosophe émérite (Gray a longtemps enseigné à la London School of Economics), considéré par beaucoup comme l’un des esprits les plus brillants de sa génération : philosopher ne sert à rien. Ou, du moins, philosopher à la manière dont le font la plupart des Occidentaux depuis Aristote, en considérant “la conscience de soi et la rationalité comme la chose la plus importante”, rapporte le Financial Times.

“Gray a de la condition humaine une conception d’un inconfort glacial, explique The Times. Nous sommes des créatures mal à l’aise, qui ne peuvent vivre qu’en niant qu’elles vivent. Craignant la mort et nous inquiétant pour l’avenir, nous cherchons une consolation dans des illusions : la morale, l’individualité, la religion, les idéaux politiques, la philosophie.” Les chats, eux, “n’ont pas besoin de philosophie, observe Gray dans un livre paru fin 2020 (Feline Philosophy : Cats and the Meaning of Life, “Philosophie féline : les chats et le sens de la vie”, inédit en français). Ils obéissent à leur nature et se satisfont de la vie qu’elle leur donne.”

En cela, nos charmantes boules de poil sont peut-être les plus grands philosophes qui soient, poursuit le Financial Times :

“Gray trace un parallèle entre la ‘vie bonne’ féline [au sens de l’idéal grec d’eudaimonia, qui désigne le bonheur ou la félicité] et les conceptions de Spinoza et des taoïstes, qui nous appellent à vivre en harmonie avec notre véritable nature, un état où le soi conscient de lui-même disparaît.”

Pour l’amour de la différence

Gray le souligne sur le site Unherd : notre rapport aux chats est très différent de celui que nous avons avec les chiens, ces êtres que l’évolution a fini par rendre “en partie humains”. “Le cliché qui veut que les humains projettent leurs émotions sur leurs animaux de compagnie est totalement faux quand il s’agit des chats, écrit-il. Les amoureux des chats ne les aiment pas parce qu’ils pensent qu’ils leur ressemblent. Ils aiment les chats parce qu’ils savent qu’ils sont très différents d’eux.

Gray loue la clairvoyance de son illustre prédécesseur Michel de Montaigne, dont une remarque figurant dans ses Essais a fait mouche à travers les siècles : “Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle.” Autrement dit, formulé en français moderne : qui, du chat ou de l’humain, se distrait en regardant l’autre ? Montaigne, commente Gray, “doutait de ‘l’humanité’ [en tant que concept], comme il doutait de la divinité et considérait que les autres animaux étaient supérieurs aux humains car ils savaient de façon innée comment vivre.”

Vivre au jour le jour

De toutes les qualités des chats, la plus remarquable est sans doute leur capacité à se moquer de leur propre mort : “Un chat peut sauter au-dessus d’un gouffre sans battre un cil. [À l’inverse], plus un être humain songe au terrible abîme qui se trouve en dessous, plus il est susceptible de tomber dedans.” Nous, pauvres sapiens, sommes une espèce “définie par la mort” : la conscience de sa survenue certaine conditionne toute notre vie et l’idée que nous nous faisons de celle-ci, s’enthousiasme Gray :

En revanche […], les chats vivent au jour le jour et ne voient pas plus loin. Si l’âme n’est pas touchée par la mort, l’âme féline est plus proche de l’immortalité que l’âme humaine ne le sera jamais.”

Les lecteurs familiers de la pensée de cet auteur l’auront compris, souligne The Times : “Ce nouvel opus sur ce que les chats peuvent nous apprendre sur la vie colle étroitement à ce que le philosophe John Gray nous enseigne sur le sujet depuis plusieurs décennies.” Or c’est peut-être l’unique lacune de cet ouvrage : jamais il n’admet que la capacité des humains à se faire des nœuds au cerveau a aussi du bon. Gray eût-il vécu comme un chat, jamais il n’aurait commis ce “vigoureux petit volume”, note le Financial Times. Et cela, assurément, aurait été “dommage”.